Scènes de la vie conjugale au théâtre : interview de Romane Bohringer
- Laurence Ray
- il y a 8 minutes
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Avant d'être l'un des meilleurs films d'Ingmar Bergman, Scènes de la vie conjugale a été une mini-série de six épisodes que les téléspectateurs suédois ont suivie avec beaucoup d'intérêt. C'était en 1973 et, paraît-il, cette année-là, les divorces ont fortement augmenté dans le pays. Il faut dire que Bergman entre dans l'intimité d'un couple bourgeois à qui tout semble réussir. Aux yeux de tous, Marianne et Johan qui nagent dans le bonheur. Mais un incident va remettre en question l'équilibre et le confort dans lesquels ils vivaient depuis une dizaine d'années. C'est alors que les reproches, les non-dits et les rancoeurs explosent au grand jour.
C'est à Romane Bohringer et Stanislas Nordey que le metteur en scène Christophe Perton a confié les rôles de Marianne et Johan dans cette adaptation de la série au théâtre. Entre deux répétitions, à quelques jours de la première représentation, Romane Bohringer nous a parlé de la pièce, de Marianne mais aussi de son film Dites-lui que je l'aime, qui a touché en plein cœur le public.

Ce n'est pas la première fois que vous êtes dirigée par Christophe Perton. Est-ce lui qui vous a donné envie d'interpréter Marianne ?
Romane Bohringer : Pour tout vous dire, c'est un peu ça ! J'ai fait un spectacle avec Christophe il y a deux ou trois ans. C'était le très beau texte de Cocteau, Le Bel Indifférent. Il en avait fait une espèce de spectacle musical où je chantais avec des musiciens sur scène. C'était une aventure très excitante et très riche. J'ai adoré travailler avec lui. Puis, il est revenu me proposer le texte de Bergman avec Stanislas Nordey. Il avait déjà travaillé avec lui et il a imaginé qu'on pouvait être ce couple sur scène. Même si je ne le connaissais pas personnellement, Stanislas est quelqu'un qui m'a toujours passionnée par ses mises en scène et son travail d'acteur. Cette rencontre sur scène, j'ai trouvé que c'était vraiment une bonne idée. En fait, je me suis laissée guider par le désir de Christophe et par cette envie qu'il avait de nous réunir à travers ce texte. J'avais envie de continuer l'aventure avec lui !
Avant qu'on ne vous propose de jouer Marianne, aviez-vous vu Scènes de la vie conjugale, que ce soit la série ou le film ?
Romane Bohringer : Pour vous dire la vérité, je n'en avais pas une connaissance très intime. J'ai un peu procédé à l'envers ! Mais j'avais vu Scenes from a marriage, la série américaine avec Jessica Chastain et Oscar Isaac. Puis, sur les conseils de Christophe, j'ai regardé la série de Bergman parce que la pièce se rapproche davantage de la série. Elle avait été diffusée à la télé suédoise, dans un format assez long de six fois cinquante minutes. Elle est beaucoup plus dense et riche que le film. Aujourd'hui, on est vraiment dans l'ère des séries, ce qui n'était pas le cas à l'époque de Bergman. C'est assez beau ce côté sériel au théâtre. Cette espèce de forme permet d'aller très loin, de puiser dans tous les recoins, les ambitions, les frustrations, les désirs inassouvis de chacun. On parcourt vraiment la vie de ces deux personnages. Il y a une espèce d'analyse cruelle, totale.
Comment présenteriez Marianne ?
Romane Bohringer : Marianne, c'est une femme qui s'est bâtie autour des conventions que lui a imposées son milieu bourgeois. Elle a grandi et s'est construite sans réellement interroger son désir, son être, sa personnalité. Elle s'est façonnée comme on lui a dit de le faire. On sent que c'est une femme chez laquelle il y avait des vélléités politiques, artistiques, mais qui ont été tout à fait ignorées par son éducation et son milieu. Elle ne s'est jamais vraiment interrogée sur la vérité de son amour et de son désir. Yohan et Marianne sont un couple qui semble heureux, tout à fait accompli. Ils ont un bon métier, une belle famille. Ils ont fait tout comme on leur a dit de faire mais au bout de dix ans, un incident vient griffer très légèrement ce vernis. Bergman décrit cela comme une infection, une petite blessure. Tout d'un coup, il y a quelque chose qui s'infecte en eux et qui va révéler à chacun sa vérité.
L'année 2025 a été riche pour vous. Votre film, Dites-lui que je l'aime a été très bien reçu par le public. Vous attendiez-vous à ce qu'il touche autant de monde ?
Romane Bohringer : Je ne peux pas dire du tout que je m'y attendais.Pendant toute la phase d'écriture, de tournage, de montage, ça a été un de mes rêves. J'avais bien conscience de faire un objet intime et un peu déroutant qui partait d'une histoire qui était la mienne. Je n'avais pas du tout l'intention de faire un film égocentré. En fait, si je me suis permis de partir de quelque chose qu'on pourrait penser si personnel, de me dévoiler à ce point et de partager mon histoire avec Clémentine Autain, c'est que j'avais l'instinct que c'était une histoire qui appartenait à tous. Je me disais que cette histoire d'enfance racontait quelque part toutes les enfances et tout le chemin qu'on fait pour devenir adulte. J'en ai beaucoup douté par moments, parce qu'on doute énormément quand on travaille. Rien n'est jamais acquis. J'ai eu de grands moments de panique. L'accueil du film, les retours, les témoignages, l'affection que les gens ont portée au film ont été un tel bouleversement pour moi, un tel accomplissement, un tel bonheur ! C'était tellement fort. Ce n'était pas du tout un film pour me laver de mes tourments passés mais pour me relier aux gens. Le film leur a parlé à des endroits très différents de leur vie. C'était tellement fort et tellement bon !
L'année dernière, vous vous êtes aussi lancée dans une belle aventure en mettant en scène Anne Charrier dans Rose Royal, le texte de Nicolas Mathieu...
Romane Bohringer : C'était une aventure tout à fait différente,qui m'a donné beaucoup de bonheur. Elle était très nouvelle pour moi. Ce projet, c'est Anne qui l' a initié. Elle est tombée amoureuse de ce texte et elle est venue me rencontrer, alors que je ne la connaissais pas, pour me demander si je voulais la mettre en scène. J'étais extrêmement flattée et touchée mais aussi paniquée. C'est la première fois que je me trouvais confrontée à quelque chose qui venait de l'extérieur, un sujet qui n'était pas le mien. Me glisser dans l'histoire d'une autre, dans le désir de quelqu'un d'autre, c'était une autre manière d'inventer mon travail. C'était une aventure extrêmement belle, tendre et heureuse.
C'est un texte très fin, très humain sur une femme qui arrive à un moment où elle a renoncé à certaines choses, où elle a créé une sorte de carapace face aux violences de la vie. Elle va tout d'un coup rencontrer de nouveau ce qu'elle pense être l'amour. C'est un très beau texte, sur une forme d'emprise et Anne l'interprète vraiment magiquement et merveilleusement. Je suis ravie d'avoir pu aider cette magnifique comédienne à s'épanouir, en lui créant un espace où elle se sente forte et libre.
Après le théâtre Princesse Grace de Monaco, vous serez au Théâtre National de Nice pour trois représentations. A cette occasion, la cinémathèque de Nice propose une rétrospective de vos films et vous a invitée à venir rencontrer le public avant la projection de L'amour flou...
Romane Bohringer : J'adore rencontrer les spectateurs de mes films. Contrairement au théâtre, une fois qu'un film est parti dans la nature, on n'a plus tellement d'accès à lui et aux gens qui le voient. J'adore ces échanges-là. Je suis chaque fois touchée que les gens soient là. Je ne dis jamais non à ce genre d'invitation.
Scènes de la vie conjugale, mise en scène de Christophe Perton avec Romane Bohringer et Stanislas Nordey au théâtre Princesse Grace de Monaco le 6 février puis au Théâtre National de Nice du 11 au 13 février.
Romane Bohringer rencontrera la public de la cinémathèque de Nice vendredi 13 février à 16h avant la projection du film L'amour flou.




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