A pied d'oeuvre : interview de Valérie Donzelli et Franck Courtès
- Laurence Ray
- il y a 45 minutes
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Après avoir porté à l'écran L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt, Valérie Donzelli s'est emparé de A pied d'oeuvre, le roman autobiographique de Franck Courtès (paru en 2023 aux éditions Gallimard) dans lequel il raconte une période de sa vie : photographe réputé qui gagnait très bien sa vie, il a décidé de tout arrêter pour se consacrer à l'écriture. Mais assez rapidement, il bascule dans la précarité et se trouve contraint de s'inscrire sur une plateforme d'embauche où il enchaîne les petits boulots à des tarifs de plus en plus bas.
C'est à Bastien Bouillon que Valérie Donzelli a confié le rôle de cet homme qui fait le choix, presque ascétique, de tourner le dos à sa vie confortable pour l'écriture, quitte à devenir pauvre. Silencieux, il observe tout et note sur ses carnets ses réflexions, ses rencontres avec ses employeurs qui, pour la plupart, appartiennent au monde qu'il a quitté.
En compétition au dernier Festival de Venise, A pied d'oeuvre a obtenu le prix du meilleur scénario, une juste récompense pour ce film fort et sobre, sans doute l'un des meilleurs de Valérie Donzelli.
Le film a été présenté en clôture de la dernière édition du festival Cinéroman de Nice en octobre dernier. A cette occasion, nous avions rencontré Valérie Donzelli et Franck Courtès.


A pied d'oeuvre est l'adaptation du roman de Franck Courtès. Vous avez déjà adapté à l'écran L'Amour et les forêts d'Eric Reinhardt. Qu'est-ce qui vous plaît dans cet exercice ?
Valérie Donzelli : Quand on adapte un livre, il y a déjà une matière première, on n'invente pas tout comme quand on crée un scénario original. Dans les deux livres que j'ai adaptés, ce qui me plaisait, c'était évidemment le fond de ce qu'ils avaient à dire, mais aussi la forme. Souvent, je suis attachée aussi à la façon dont les écrivains s'emparent de leur récit.
En ce qui concerne le livre de Franck, je trouve que l'écriture est vraiment très belle et je voulais l'utiliser pour mon film. Donc, c'est une démarche aussi particulière parce que j'avais à cœur que l'on entende l'écriture du livre. Comme c'est un livre très intime, j'avais le souci de ne pas dénaturer ce que ce qu'il y avait dedans. C'était très important pour moi de respecter ça. J'avais peur que Franck Courtès puisse ne pas s'y retrouver.
Franck, comment avez-vous réagi quand Valérie vous a annoncé qu'elle voulait adapter votre livre ? Avez-vous eu des doutes, des craintes ?
Franck Courtès : Je n'ai pas eu de doute. Quand Valérie m'a téléphoné la première fois, j'ai tout de suite senti qu'elle avait compris, que mon livre avait fait écho à sa sensibilité. Donc, je n'avais pas vraiment peur. En plus, je connaissais ses films précédents, et j'avais entièrement confiance.
Valérie a choisi Bastien Bouillon pour « vous » interpréter. En voyant le film, vous êtes-vous reconnu en lui ?
Franck Courtès : Le choix de Bastien, pour moi, c'était une immense joie parce que c'est un comédien que j'apprécie énormément. Mais son approche du rôle, du personnage, s'est faite uniquement à partir du scénario et pas du livre. Il a tenu à garder cette fidélité, cet attachement au travail de Valérie. Je trouve qu'il a complètement compris cette histoire de se tenir un tout petit peu en retrait, c'est-à-dire de traverser cette histoire avec une grande retenue. En fait, le personnage n'a pas vraiment de colère sociale. Il offre un miroir aux gens qu'il rencontre, aussi bien ceux pour lesquels il va travailler que les collègues de travail précarisés. Je trouve que Bastien Bouillon décrit parfaitement ce que je voulais faire c'est-à-dire, d'une façon faussement neutre, mais neutre quand même, montrer à la société à un moment T ce qu'elle est en train de fabriquer : la dérive d'un libéralisme, un travail complètement sorti du monde des lois et des usages.
Vous aviez déjà dirigé Bastien Bouillon. Est-ce pour cette raison que vous avez fait appel à lui pour ce rôle ?
Valérie Donzelli : Je voulais travailler avec un acteur avec qui j'avais déjà travaillé. Bastien a joué dans tous mes films et ça faisait longtemps que j'avais envie de lui offrir un vrai grand rôle. La chose qui m'a peut-être fait hésiter tout au départ, c'était son âge, parce qu'il était plus jeune que le protagoniste du livre. Mais en fait, j'ai trouvé après que c'était plutôt bien, parce que faire ce choix-là en étant dans la force de l'âge, à 42 ans, ça ajoutait quelque chose de plus politique et de plus radical. Je trouvais ça intéressant.
Hormis cette différence d'âge, avez-vous fait d'autres modification par rapport au livre ?
Valérie Donzelli : Oui, parce que comme le personnage était plus jeune, la confrontation avec la mère était moins évidente que dans le livre. Et donc j'ai changé la mère en père. C'est la principale modification que j'ai faite. Le personnage de l'ami de jeunesse, c'était une femme. Comme je trouvais qu'il y avait beaucoup de femmes dans le livre, j'ai pensé que ce serait bien que ce soit un copain.
Dans le livre comme dans le film, cet homme fait un choix de vie inattendu et radical. Que vous inspire cette démarche ?
Valérie Donzelli : C'est un peu vertigineux, je trouve. En fait, c'est un endroit que je comprends assez bien parce que je l'ai côtoyé sans que ce soit aussi radical, mais d'une façon ricochée par mon grand-père qui était un artiste italien, immigré. Il était peintre et sculpteur et il a vécu de son art toute sa vie. Donc, autant dire qu'il n'a pas très bien vécu parce qu'il n'était pas célèbre. Il vendait très peu de tableaux. Donc, mon père a grandi dans une grande pauvreté. Ce que j'ai retenu de mon grand-père, c'est qu'il a été un homme heureux toute sa vie parce qu'il faisait ce qu'il aimait, sans compromis. Mon père, pour le coup, n'a pas fait forcément ce qu'il aimait, par sécurité, et il en a été malheureux. C'est vrai que, moi, enfant, je me suis toujours dit que je ferais quelque chose qui me plaît coute que coûte. J'ai eu la chance que ce que j'ai fait ait pu être reconnu et m'a permis de continuer. Je serai éternellement reconnaissante à la vie pour ça !
Mais j'ai une certaine ligne de vie, une éthiqu : je ne fais pas tout et n'importe quoi. Parfois, ça demande des sacrifices, même s'ils sont moins intenses et moins grands que ceux de Franck, parce que je ne suis pas écrivain.
De nos jours, il est de très difficile pour un écrivain de vivre de son métier...
Valérie Donzelli : C'est ce dont parle le livre aussi : la situation des écrivains aujourd'hui mais aussi finalement, de toute personne qui cherche du sens dans son travail. Tout le monde est menacé par cette chose-là. C'est ce que raconte Franck dans La dernière photo, un livre qui marche presque en binôme avec A pied d'œuvre. Il raconte comment il ne peut plus faire son métier de photographe comme il l'entendait au départ, c'est-à-dire un endroit d'expression artistique, où il avait le temps de photographier des gens, en utilisant l'argentique. On ne faisait pas ça à la chaîne avant. L'idée du rendement a pris la place partout et on en souffre tous, en fait. Avant, on était convaincu de donner du sens à ce qu'on faisait. Et puis petit à petit, on fait son métier d'une façon un peu différente et ça nous coûte aussi.
Ce que j'avais aussi envie de raconter, c'est l'histoire d'un homme qui n'est pas à l'endroit où on l'attend, c'est-à-dire dans sa puissance. C'est un homme qui a gagné de l'argent et qui décide, à un moment donné, que tout ça, ce n'est plus possible, et il a cette forme de radicalité où il rentre en écriture de façon presque religieuse.
Franck Courtès : Cette nécessité d'inventer de l'art coûte que coûte, ça fait partie, je trouve, du cerveau humain. J'ai l'impression que même si on nous prive d'absolument tous les moyens pour créer, on le fera quand même. D'ailleurs, il y a une phrase dans mon livre qui dit que si je me retrouvais dans une île déserte et que je trouvais des noix de coco, je commencerais par les sculpter avant de les manger. C'est quelque chose qui relève, effectivement, de la nécessité pour beaucoup de gens d'avoir un dieu, ou de l'inventer, en tout cas. Et je me demande si, ce n'est pas la même partie du cerveau qui fait qu'on ne peut pas se contenter d'être juste des animaux raisonnables. Il faut qu'on ait une partie d'invention. L'imagination a besoin de s'exprimer. Elle est assez peu protégée. Il y a quand même une anomalie, en tout cas chez les écrivains, pas chez tous les artistes, bien sûr, mais chez les écrivains. On est reconnus dans le monde comme un pays de littérature. On rayonne dans la francophonie alors que les écrivains meurent de faim. Un écrivain touche 10 % du prix d'un livre, donc c'est environ 1,50 € par exemplaire, sachant qu'en moyenne, un livre se vend à moins de 1 000 exemplaires et qu'un best-seller commence à 5 000 ou 6 000 exemplaires. Quand il faut deux ou trois ans pour écrire un livre et qu'on dispose de 5 000 ou 6 000 euros, ça devient problématique. C'est pour ça qu'écrire ne peut être qu'un « deuxième travail » et le problème qui en résulte, c'est que la littérature devient alors un passe-temps. A part pour une poignée de personnes, il est quasiment impossible d'en vivre.
Le livre relate exactement ce que vous avez vécu ?
Franck Courtès : J'en ai fait un roman. Les dates ne correspondent pas forcément. Il y a deux ou trois scènes inventées, comme la scène du chevreuil. J'ai déjà renversé et dépecé un chevreuil mais jamais dans le but de le manger, comme dans le livre. Mais c'est exactement l'état d'esprit dans lequel j'étais quand j'avais perdu 13 kilos et que je ne voulais demander à personne de l'argent. J'étais en permanence dans une quête de nourriture. Donc voilà, je l'ai illustrée par ce biais-là. Sinon, pour tout le reste, pour les petits boulots que j'ai pu faire, là, j'ai tenu vraiment à être très précis. Il n'y a pas un petit travail qui soit inventé, exagéré ou enjolivé, parce qu'il fallait que ça reste crédible, justement. J'ai changé le nom de la plateforme parce que je ne pouvais pas prendre une plateforme existante mais tout le fonctionnement est inspiré de la réalité. Il en existait plein à l'époque et on pouvait s'inscrire à plusieurs d'entre elles. J'ai découvert une espèce de révolution dans le monde du travail, où finalement, les employeurs ne sont plus vraiment vos employeurs : ils ne font que faire leur chiffre d'affaires sur l'accès au travail qu'ils vous permettent. Ca change complètement les rapports humains. On profite de la précarité des gens, ce qu'on appelle les nouveaux pauvres, qui sont entre 10 et 11 millions aujourd'hui en France, et qui sont obligés de vendre leurs bras pour faire des petits boulots. Et puis, sur ces plateformes, on met des notes aux gens. Je trouve ça terrible ! Ca crée un climat vraiment étrange ; tout le monde se sent fragile..
Cet homme qui n'a pas l'habitude de travailler manuellement accepte des petits boulots pour des prix dérisoires, indignes. Dans le film, on voit qu'il en a vraiment conscience...
Franck Courtès : Il a besoin de cet argent. C'est la nécessité qui pousse à accepter ça. Dans le livre, j'insiste sur les premiers 20 euros que je gagne. Quand j'étais photographe, on me faisait des virements ; j'avais un compte en banque dans lequel je puisais. Quand j'ai reçu ma première paye en liquide, tout à coup, ça m'a fait une émotion. C'est comme quand on trouve un billet par terre : qu'est-ce que je vais faire avec tout ça ? Alors que ce n'est rien ! Il y a une joie d'être payé immédiatement, en liquide.
Vous parlez de cette quête d'argent de la nécessité d'accepter des petits boulots. Pourtant, son entourage tente de l'aider...
Franck Courtès : C'est important de montrer cette force de caractère presque ultime. C'est ce que j'ai vécu, il fallait que je le décrive. Je me retrouvais donc partagé entre deux émotions, d'une part, je ne voulais pas qu'on ait pitié de moi, parce que c'est destructeur, psychologiquement et, d'autre part, je ne voulais pas passer pour le type qui attend qu'on l'aide. Je ne voulais pas embarrasser mon entourage. Ce sont des sentiments que j'ai éprouvés au moment où ça m'est arrivé. J'ai essayé de les décrire.
A pied d'oeuvre de Valérie Donzelli avec Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon au cinéma le 4 février.




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