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Furcy, né libre : interview de Abd al Malik

  • Laurence Ray
  • il y a 8 minutes
  • 4 min de lecture

Le rappeur Abd al Malik aura attendu plus de dix ans pour repasser derrière la caméra. Après Qu'Allah bénisse la France sorti en 2014, il a réalisé Furcy, né libre, un film fort qui ne peut laisser indifférent, sur une histoire vraie et pourtant méconnue. Dans son deuxième film, adapté du livre de Mohammed Aïssaoui, L'affaire de l'esclave Furcy, il revient sur une période peu glorieuse de l'Histoire de France et relate le long combat d'un esclave pour faire reconnaître son statut d'homme libre.

C'est à la mort de sa mère que Furcy découvre une lettre attestant que celle-ci a été affranchie par son maître. Ce document aurait pu passer inaperçu mais Furcy sait lire, contrairement à la plupart des esclaves, et il est bien déterminé à faire valoir ses droits et sa liberté. Pendant près de trente ans, il va se heurter à l'hostilité et aux aberrations de la justice. C'est l'acteur Makita Samba que l'on avait notamment vu dans Les Olympiades de Jacques Audiard que Abd al Malik a confié le rôle de Furcy. Face au détestable esclavagiste interprété par le toujours talentueux Vincent Macaigne, il résiste et impose sa force et sa détermination.

Présenté en avant-première lors du dernier festival Cinéroman de Nice, Furcy, né libre avait impressionné le public. Nous avions pu rencontrer Abd al Malik au Négresco avant la projection au Pathé gare du sud.


Abd al Malik Nice festival Cinéroman

Qu'est-ce qui vous a donné envie de porter à l'écran cette histoire ?


Abd al Malik : Ce qui m'intéressait, c'est comment être capable collectivement de regarder notre histoire, même la plus sombre, et se dire comment aujourd'hui on peut en faire un outil de réconciliation. Etre Français, être européen, ce n'est pas une couleur de peau, pas un sexe, pas une religion, mais c'est le fait d'adhérer à des valeurs, à des principes, à des choses qu'on a en commun. Si à un moment donné dans notre histoire individuelle on n'est pas capable de déposer nos sacs de douleurs, alors dans notre histoire collective ça sera impossible d'avancer positivement tous ensemble.

D'une certaine manière, les artistes permettent ce lien. Prendre l'histoire de l'esclavagisme, c'est aussi dire qu'on se rend compte qu'il y a des choses qui n'ont pas été résolues. On ne parle pas suffisamment de cette partie de l'Histoire de France. On ne peut pas la réparer mais on peut la regarder, en parler et se dire : aujourd'hui et demain avançons ensemble et faisons peuple ensemble pour de vrai. C'est l'esprit dans lequel j'ai fait ce film véritablement. Je suis de ces artistes qui pensent que l'oeuvre artistique peut changer des vies. Pour moi, c'est une question de vie ou de mort. Ce qui est important pour moi, c'est comment en tant qu'artiste et en tant que citoyen, je peux aider humblement à faire du lien et qu'on puisse avancer ensemble. Pour moi le cinéma c'est un outil fabuleux pour faire bouger une société.


Ce qui accroît la détermination de Furcy, c'est qu'il sait lire et écrire...


Abd al Malik : Quand j'ai pris connaissance de cette histoire je me suis reconnu en Furcy dans ce sens là. Sans l'éducation, je ne serais pas là devant vous. Pour moi, Furcy est une figure exemplaire et inspirante même aujourd'hui.

Si j'ai fait ce film, c'est aussi avec l'idée qu'on puisse l'amener auprès d'élèves et d'étudiants et auprès qu'on puisse échanger. Le cinéma est comme une agora : c'est un endroit qui symbolise la chose démocratique. Il y a une forme de communion. Pour moi, faire un film de cinéma c'est fondamental, surtout à notre époque.


Le film est adapté du livre de Mohamed Aïssaoui. Vous avez mis du temps à vous en emparer. Pourquoi ?


Abd al Malik : Quand, il y a une dizaine d'années, je suis allé sur l'île de la Réunion et qu'on m'a proposé de faire quelque chose avec ce livre, je ne me sentais pas prêt dans le sens où il fallait que je trouve la bonne distance. Puis, il s'est passé des choses dans ma vie qui m'ont fait réfléchir. Dans la période des commémorations de l'abolition de l'esclavage, la ville de Nantes organise plusieurs événements. Une année, j'ai été parrain avec Patrick Chamoiseau et Françoise Vergès. J'ai vu beaucoup de conférences et j'ai pensé qu'il y avait quelque chose d'important qui nous concernait, qui était en train de se jouer. Quelques temps après le musée d'Orsay a organisé une exposition assez unique qui s'appelait "Le modèle noir de Géricault à Matisse" à laquelle j'ai participé. Et puis, j'ai pris part au doublage du film américain Birth of the Nation.

C'est là que je me suis dit qu'il fallait qu'en France on raconte notre histoire. On doit avancer ensemble et trouver les moyens pour qu'on puisse se regarder de la bonne façon. Dans ce monde qui est si compliqué, on a besoin de valeurs solides. Pour moi, ces valeurs solides c'est la justice, le savoir, l'éducation. Il ne faut pas oublier que même si c'est inspiré d'une histoire vraie, il s'agit d'un film de fiction. Donc forcément en 1h45, on ne peut pas raconter la vie de quelqu'un et je ne suis pas historien. L'idée, c'était de faire un film de cinéma qui ait du sens. Aujourd'hui, avoir confiance en la justice même s'il y a des errements , c'est fondamental parce que c'est ce qui nous permet de faire société. Furcy a foi en la justice. Sa lutte a duré près d'une trentaine d'années.


Les Etats-Unis abordent plus facilement son passé esclavagiste au cinéma que nous. Comment l'expliquez-vous ?


Abd al Malik : J'ai vraiment le sentiment qu'il y a un génie français, et qu'on a fait de grandes et belles choses mais il y a le côté obscur de ce génie français, c'est à dire qu'à un moment donné individuellement on doit être vigilant pour ne pas vivre dans un monde de musées. Tout ce qui est un peu compliqué, on le met sous le tapis et c'est totalement contre-productif pour nous en tant que peuple. Mais ce qui compte c'est qu'aujourd'hui, il y a des volontés, des femmes et des hommes qui ont véritablement envie de changer les choses, qui ont envie que la France soit à la hauteur d'elle-même, qu'il n'y ait plus ce décalage entre nos principes et le réel.



Furcy né libre de Abd al Malik avec Makita Samba, Romain Duris, Vincent Macaigne, Ana Girardot...


Furcy né libre Abd al Malik affiche

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