A l'ombre du réverbère : interview de Redwane Rajel
- Laurence Ray
- il y a 5 jours
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La 8e édition du festival Trajectoires consacré aux récits de vie se poursuit jusqu'au 13 février dans plusieurs théâtres et lieux culturels des Alpes-Maritimes. Du 27 au 29 janvier, le TNN accueillera Redwane Rajel. Dans son premier seul-en-scène intitulé A l'ombre du réverbère, il raconte son parcours, sa passion pour le théâtre qu'il a découvert en prison, grâce à de belles rencontres. Il a joué pour Olivier Py, Joël Pommerat, Dominique Bluzet et il est en train de faire ses premiers pas au cinéma. Sa trajectoire, pour reprendre le titre du festival qui prend décidément tout son sens avec lui, Redwane Rajel la raconte sur scène, avec cette passion qui l'anime depuis que le théâtre est entré dans sa vie.

Comment expliqueriez-vous le titre de la pièce, « A l'ombre du réverbère » ?
Redwane Rajel : C'est une allégorie, en quelque sorte. S'il y a de l'ombre, ça veut dire qu'il y a de la lumière, même dans la nuit. C'est la lune, forcément, qui éclaire. La lumière vient d'en haut, et donc, même dans les ténèbres, il peut y avoir de la lumière. C'est Enzo Verdet qui a trouvé le titre. Dans un premier temps, j'ai commencé à écrire la pièce avec Bertrand Kaczmarek, un ami docteur en philosophie, qui a fait sa thèse sur le sens de la peine de prison. Enzo Verdet, mon metteur en scène, nous a aidés à retoucher le texte. On a donc écrit à trois. On a comme point commun tous les trois de bien connaître la prison. Bertrand a été directeur de prison. Quant à Enzo, il donne des cours de théâtre dans des ateliers à la prison d'Avignon depuis plus de dix ans.
Vous avez fait des rencontres déterminantes lorsque vous étiez en prison, et à votre sortie. Olivier Py et Joël Pommerat vous ont fait découvrir le théâtre et vous ont encouragé à en faire...
Redwane Rajel : Olivier Py et Joël Pommerat, ce sont deux grands dramaturges contemporains, peut-être même les plus grands ! J'ai eu la chance de rencontrer tout d'abord Olivier Py lors de ma détention. C'est quelqu'un de formidable, qui m'a donné l'amour de Shakespeare et des tragédies. Il fait du théâtre plutôt expressif. Avec Olivier, on peut crier! Il nous donnait des hauts-parleurs. A travers ses ateliers de théâtre, il nous permettait de nous évader. C'était super important de se sentir redevenir humains.
Après, j'ai rencontré Joël Pommerat. C'est grâce à lui que je suis un comédien professionnel aujourd'hui. C'est quelqu'un qui parle de l'humain. C'est viscéral, ce qu'il raconte ; j'y ai trouvé une résonance avec mon retour à la vie civile. J'ai appris et je continue à apprendre énormément avec lui. Je suis rentré dans la compagnie Louis Brouillard, une grande famille, la plus grande compagnie de théâtre privé en France. J'ai rencontré des comédiennes et comédiens exceptionnels. Joël a l'habitude de travailler toujours avec la même équipe. Il sait qu'il peut compter sur moi.
Dominique Bluzet a été une autre rencontre déterminante dans ma vie. C'est surtout grâce à lui qu'existe A l'ombre du réverbère. Il m'a fait confiance dès le début, alors que le texte n'était pas terminé. C'est aussi grâce à lui que j'essaie un petit peu de m'émanciper de ce statut d'ancien détenu qui fait du théâtre.
Vous aimeriez qu'on vous parle moins de ce statut ?
Redwane Rajel : Je sais que c'est le jeu et puis, c'est aussi grâce à ça que je fais du théâtre aujourd'hui ! Depuis 2018, je travaille avec des professionnels. Je me suis dit que si je voulais continuer à faire ce métier, c'était aussi intéressant qu'on parle une bonne fois pour toutes de ce statut d'ancien prisonnier. En prison, l'art réhumanise les gens, les resocialise. Dans tous les lieux où la culture est désertée, il faut se battre. Je ne fais pas de politique, mais c'est incontestable que le théâtre est politique. Dans la pièce, je vante les bienfaits de la culture en prison. Je raconte aussi l'histoire d'une petite dizaine de détenus qui vont jouer une pièce de théâtre à Paris et qui rentrent le soir alors qu'il n'y avait aucun surveillant. Personne ne s'est évadé parce qu'on était tous animés par la même passion.
Ce que vous racontez a une dimension universelle et va bien au-delà de votre propre parcours...
Redwane Rajel : Exactement ! Après une intervention dans un musée sur Giacometti, que j'ai faite avec Mathéo, un collaborateur des théâtres de Marseille, on a réalisé, comme le disait Baudelaire, que les oeuvres d'art étaient reliées entre elles. On a donc relié A l'ombre du réverbère avec Giacometti, Baudelaire et notamment son poème « Le Spleen » qui résonne vraiment en moi. Dans ma pièce, comme chez Giacometti et Baudelaire, il est question de l'isolement, du vide, de la solitude. Dans A l'ombre du réverbère, je parle de ma vie et du fait que j'ai été en prison mais cette histoire pourrait très bien être celle d'une personne qui se retrouve face à un drame dans sa vie, qui est au pied du mur, seul. Qu'est-ce qui peut le sauver ? Et bien, c'est l'art, cette lumière à l'ombre du réverbère.
J'ai été un des pionniers en France de la justice restaurative et j'ai rencontré des victimes. Et en fait, ce sont les mêmes thématiques. Tout ce que je raconte sur scène, en réalité, ce sont des choses que j'ai racontées aux victimes. Elles avaient besoin de l'entendre. Je me dois d'avoir énormément d'humilité vis-à-vis de ça.
J'ai fait aussi pas mal d'interventions dans des lycées. Je suis vraiment ému de voir que ça touche les jeunes, aussi bien des étudiants de classes préparatoires que des jeunes en difficulté. C'est vraiment quelque chose qui m'émeut et qui me donne énormément de force.
Vous parliez du rôle de l'art dans votre vie. En prison, vous avez eu accès à des auteurs, à des textes que vous ne connaissiez pas. Quels sont ceux qui vous ont marqué ?
Redwane Rajel : Olivier Py m'a transmis son amour pour Shakespeare. Dans la pièce, j'en parle et je fais référence notamment à Macbeth que j'ai joué avec lui. C'est une pièce qui m'a énormément marqué. Elle a même été déterminante parce qu'elle a entraîné en moi une véritable remise en question. Grâce à Olivier, j'ai vraiment un amour inconditionnel pour William Shakespeare.
Maintenant, quels sont vos projets en tant que comédien ?
Redwane Rajel : A l'ombre du réverbère va continuer à tourner. C'est une pièce qui peut se jouer aussi bien dans les grandes salles que dans les petites. La première année, on a joué une partie de la pièce dans la Cour d'Honneur du Palais des Papes à Avignon. On était aussi au Théâtre Paris-Villette devant 70 personnes. Enzo Verdet a fait une scénographie qui s'adapte. La saison prochaine, on sera au Théâtre du Rond-Point pendant deux semaines.
Sinon, je continue à jouer dans le Marius de Joël Pommerat et j'ai un autre projet de théâtre avec Dominique Bluzet. Il veut me voir jouer Scapin ! On ne peut pas vivre avec une seule pièce de théâtre ou avec un seul metteur en scène. C'est très dur d'être intermittent du spectacle. C'est une période hyper compliquée avec toutes les restrictions et les coupes budgétaires. Heureusement, que ma pièce ne coûte pas cher ! Mais à la fois, c'est super. On revient à l'essence du théâtre. Joël Pommerat, Enzo Verdet, Olivier Py, tous les metteurs en scène qui ont travaillé en prison ont appris à faire du théâtre avec seulement des chaises.
Je commence à faire du cinéma. Je viens de débuter le tournage de Ma révérence, le nouveau film de Maxime Roy (il est le réalisateur du film Les Héroïques présenté au Festival de Cannes en2021) avec notamment Anthony Bajon, Olivier Gourmet, François Creton. Maxime est un ami. Je l'ai rencontré en faisant des stages avec lui. J'ai participé à son moyen-métrage, La Main Gauche qui a gagné un prix à la Sorbonne.
Je n'ai jamais voulu faire du cinéma pour faire du cinéma. J'ai refusé des rôles de voyous ou d'Arabes. Dans le film de Maxime Roy, j'ai la chance d'interpréter un beau personnage. C'est un père de famille convoyeur de fonds. Je suis vraiment content !
A l'ombre du réverbère de Redwane Rajel, Bertrand Kaczmarek, Enzo Verdet, d'après la vie de Redwane Rajel au TNN, salle des Franciscains, du 27 au 29 janvier.
Le TNN accueillera deux autres spectacles dans la cadre du festival Trajectoires : L'extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt de Géraldine Martineau du 28 au 31 janvier (salle de La Cusine) et Petite touche du 5 au 7 février (salle des Franciscains).
Pour plus de renseignements sur le festival Trajectoires : www.forumcarros.com/trajectoires/




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