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L'Intervention de Victor Hugo au théâtre Anthéa : interview de Clément Althaus

  • Laurence Ray
  • il y a 16 heures
  • 7 min de lecture

C'est toujours avec une certaine impatience que l'on attend de découvrir au théâtre Anthéa les créations de la compagnie START 361°. Après Jean de la Fontaine, Baudelaire, Prince des huées et Après Barbe-Bleue, Clément Althaus s'est emparé d'une pièce méconnue de Victor Hugo, L'Intervention. Sous des airs de vaudeville, la pièce reprend des thèmes qui sont au cœur de toute l'oeuvre de l'auteur des Misérables (les luttes sociales, les inégalités) et fait référence, avec subtilité, à sa propre vie. Elle entremêle les genres avec beaucoup de succès et d'efficacité: la légèreté côtoie le drame, la musique fait corps avec le texte.


L'Intervention Claudia Musso et Gwenn Masseglia
Gwenn Masseglia et Claudia Musso (crédit photo : Rémy Masseglia)

Sur les toits de Paris, un couple d'ouvriers se dispute : les deux sont jaloux et se font des reproches. Mais ce qui s'apparente à une banale scène de ménage prend une autre dimension lorsqu'ils évoquent la mort de leur unique enfant. L'arrivée tonitruante d'Eurydice, une riche chanteuse de cabaret, vient apporter de la légèreté à ce couple qui a déjà subi bien des épreuves. Edmond est charmé par la spontanéité et la fantaisie de la jeune femme. Quant à Marcinelle, elle se laisserait bien tenter par les paroles séduisantes du mari de cette dernière, le baron de Gerpivrac. Jusqu'où va aller cette « intervention » inattendue ? Comme dans tout vaudeville, on s'amuse, le ton est léger et les conséquences ne sont jamais très graves.


L'Intervention Gwenn Masseglia et Clément Althaus
Gwenn Masseglia et Clément Althauss (crédit photo : Rémy masseglia)

C'est à Clément Althaus que l'on doit l'adaptation, la mise en scène mais aussi la musique de la pièce. Sur scène, c'est lui qui interprète à la fois Edmond et le baron. Il nous a parlé avec enthousiasme de L'Intervention, cette pièce méconnue de Victor Hugo.


La pièce L'intervention n'est pas la plus connue de Victor Hugo. Pourquoi avez-vous eu envie de vous en emparer ?


Clément Althaus : On essaie de partir toujours de quelque chose de connu pour emmener vers autre chose. Là, c'est un peu le cheminement inverse ! L'Intervention est une pièce peu connue de Victor Hugo puisqu'elle n'a même pas été publiée de son vivant. Elle fait partie des pièces qu'il a écrites en exil à Guernesey, qui ressemblaient peut-être un peu à des petites récréations pendant qu'il écrivait Les Misérables. Il n'a pas cherché à la monter ou à la publier. Partir du singulier pour aller vers l'universel et puis de cette œuvre pour aller vers l'œuvre plus globale de Victor Hugo, c'est ce qui m'a intéressé.


Même si L'Intervention est considérée comme un vaudeville, on reconnaît les préoccupations et les thèmes qui parcourent toute l'oeuvre de Victor Hugo, notamment les injustices sociales...


Clément Althaus : Dès la lecture, on entrevoit les thèmes du drame social hugolien, les références à sa propre vie, la situation émotionnelle dans lesquelles il pouvait être lui-même avec Juliette Drouet, avec sa femme Adèle et avec la perte d'un enfant. Son implication politique est également suggérée. A la lecture, il y avait plein de fulgurances assez évidentes et c'était intéressant de pouvoir les mettre en valeur.


Vous avez ajouté une partie du célèbre discours de Hugo sur la misère. Pourquoi ?


Clément Althaus : Dans la pièce, pour montrer l'implication politique d'Edmond, il y avait seulement une référence au club de la rue de Charonne, sans qu'il y ait de développement. Ca m'a paru intéressant d'y glisser un bout du discours sur la misère qu'a prononcé Hugo à l'Assemblée et de le faire prendre en charge par Edmond.


Vous avez également ajouté un autre texte très célèbre de Hugo : le poème « Demain dès l'aube », qui évoque la mort de sa fille Léopoldine. C'est l'un des moments forts de la pièce....


Clément Althaus : La pièce commence comme un vaudeville, puis, très vite, dès les premières pages, il y a toute une référence à la perte de l'enfant. On perçoit tout de suite le drame en dessous de la scène de dispute qui revêt alors quelque chose de beaucoup plus profond. On se dit que ce n'est pas juste un couple qui se dispute. C'est un couple qui essaie de survivre et qui a traversé des choses terribles. Ce n'est pas juste un amour qui bat de l'aile. Cette femme et cet homme ont supporté beaucoup de choses et tout se reconfigure d'une autre manière dès qu'on a cette petite dispute.

Deux ans après le décès de sa fille Léopoldine, Victor Hugo perd Claire, la fille de Juliette Drouet, et ce deuil-là, il l'a vécu comme la perte d'un enfant, parce qu'il s'est occupé de la fille de Juliette comme de sa propre fille. Dans la pièce, vu qu'on parle de la perte d'un enfant en bas âge, ça pourrait plutôt faire référence à Léopold, qui était le premier enfant qu'a eu Victor Hugo avec sa femme Adèle, et qui est mort en bas âge avant Léopoldine.

C'est toujours un petit jeu de piste avec Victor Hugo, parce qu'il insère toujours dans ses oeuvres des référence à sa propre existence, mais en les changeant. C'est très intéressant à décrypter.


Victor Hugo aimait beaucoup mélanger les genres. La pièce commence par une certaine gravité puis prend des allures de vaudeville avec l'arrivée d'Eurydice. Vous allez encore plus loin dans le mélange des genres en ajoutant de la musique et des chansons...


Clément Althaus : Dans la pièce originale de Victor Hugo, l'arrivée d'Eurydice était accompagnée d'une chanson. Comment intégrer la part de musicalité dans un texte est toujours un questionnement pour moi. Là, comme c'était une donnée déjà présente dans la pièce, c'était particulièrement propice à la mise en musique, sans avoir rien à changer. Eurydice est une chanteuse de cabaret. D'une certaine manière, c'était donc facile de glisser vers le théâtre musical. A la base, c'est une pièce de théâtre à proprement parler, et on a esssayé de mettre de la musique dans le théâtre et de mettre du théâtre dans la musique. Cet échange qui se fait entre la musique et le théâtre me semble vraiment très intéressant.


L'arrivée d'Eurydice puis du baron apportent de la légèreté à la pièce...


Clément Althaus : Eurydice trouve une opportunité avec Edmond et il en est de même du baron avec Marcinelle. Ils en auront d'autres ! D'ailleurs, la pièce se finit sans élucider vraiment la suite de l'histoire. Eurydice s'est focalisée sur Edmond pendant un moment et peut-être qu'elle se serait lassée très vite de lui si elle l'avait eu. Avec Edmond, ils font partie de ces gens qui veulent posséder des personnes ou des biens. Je pense que c'est de l'ordre du jeu pour eux. Ça paraît assez clair que ce ne sont pas des personnes fiables mais en même temps ils sont amusants tous les deux. Je voulais quand même qu'on voie chez le baron, en plus de son côté amusant et séducteur, son côté dangereux et trash. Pour l'incarner, on est forcément dans quelque chose qui demande beaucoup de rythme, dans le jeu mais aussi dans le choix de la musique qui est plus énervée, plus punchy. Je voulais qu'on voie que le baron est dans la manipulation et dans le jeu.


Pourquoi avoir choisi comme décor les toits de Paris ?


Clément Althaus : Chez Hugo, l'intrigue se passe dans une mansarde parisienne. On a choisi de la basculer sur les toits. C'est mon frère qui a réalisé toute la scénographie et qui a fait un super travail de réalisation pour recréer ces toits parisiens et leur donner un petit côté intemporel.


Les chansons que l'on entend dans la pièce s'appuient-elles sur des répliques des personnages déjà présentes dans le texte d'Hugo ou les avez-vous écrites vous-même ?


Clément Althaus : Pour la chanson d'Eurydice, j'ai pris une longue réplique que j'ai aménagée pour la transformer en chanson, pour faire en sorte d'avoir des rimes et des strophes qui soient à peu près d'une métrique plus adaptée à la mise en musique. Pour la chanson de Marcinelle qui fait la jonction avec la dernière scène, j'ai utilisé des mots prononcés par le baron pour montrer ses hésitations. En fait, j'essaie de mettre le plus de vocabulaire possible de Victor Hugo pour rester dans l'esprit. A un moment, Eurydice chante a capella une chanson originale qu'avait mise Victor Hugo dans le texte et qui ressemble à un chant de paysans, une musique traditionnelle. A un autre moment, Eurydice et Marcinelle chantent toutes les deux, chacune avec un instrument. C'est un passage d'un livret que Victor Hugo avait écrit à partir de Notre-Dame de Paris. C'est en fait l'air d'un opéra qui s'appelle L'Esmeralda.


On se doute que pour créer cette pièce, vous avez dû beaucoup lire et faire de longues recherches...


Clément Althaus : Oui, j'ai beaucoup lu mais à un moment donné j'ai décidé de m'arrêter parce que j'avais bien conscience que je n'arriverais jamais à lire toute l'oeuvre de Victor Hugo. Mais les recherches conduisent parfois à des heureux hasards ! Par exemple, je suis tombé sur une petite musique de ballet qui faisait partie de cet opéra. J'y ai pioché quelques notes et, en cherchant un peu dans le livret, je suis tombé sur ces paroles. Je trouvais qu'elles fonctionnaient très bien pour la prise en charge d'un chant qui puisse être en accord avec la nature et avec une vision de la féminité.


Claudia Musso et Gwenn Masseglia sont formidables dans L'Intervention, comme dans vos précédentes créations. C'est rassurant et stimulant d'avoir toujours la même équipe ?


Clément Althaus : C'est très important que ce soient les mêmes partenaires de travail, parce qu'il y a une confiance et une facilité dans l'échange et une évidence dans la manière de travailler. Parfois, on arrive avec quelques accords de piano pour mettre une musique, et puis quelques heures plus tard, on a finalisé une chanson entière avec des arrangements qui sont beaucoup plus complexes que ceux avec lesquels on était partis à la base ! On travaille efficacement ensemble, donc il y a une grande part de la création qui se fait aussi naturellement comme ça.


Plusieurs représentations scolaires ont été organisées. Quelles ont été les réactions des élèves ?


Clément Althaus : Après une représentation, je prends toujours soin de demander aux élèves si c'est la première fois qu'ils viennent au théâtre. Ca me semble être une grande responsabilité de leur donner une première image du théâtre qui va, on espère, les encourager à développer cette sensibilité-là. Je me souviens que les premières fois que j'ai pu aller voir des spectacles, j'ai été marqué par le fait qu'il y ait quelqu'un de vivant face à nous. Ca ne sera jamais comme ce qu'on voit sur des écrans.


Après L'Intervention, quels seront vos projets ?


Clément Althaus : Je vais jouer dans Ubu Roi que va mettre en scène Daniel Benoin. On va répéter en février et on la jouera pendant tout le mois de mars. Juste après, je composerai la musique et je mettrai en scène un seul en scène d'un texte de Lautréamont. Ce sera en avril au Lavoir Théâtre de Menton.



L'Intervention de Victor Hugo au théâtre Anthéa d'Antibes jusqu'au 17 janvier.

Pour plus de renseignements et pour réserver : www.anthea-antibes.fr

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