Mélanie Page dans Ubu Roi : interview
- Laurence Ray
- il y a 7 heures
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Il y a deux ans, lors de sa dernière venue au Théâtre Anthéa d'Antibes, Mélanie Page était seule sur scène. C'était avec Ce qui nous ne tue pas, le texte de James Hindman, qu'elle avait elle-même adapté. Cette fois, elle est est bien entourée. Jusqu'au 21 mars, elle interprète la mère Ubu de la célèbre pièce d'Alfred Jarry aux côtés d'André Marcon et de plusieurs autres comédiens talentueux. Un rôle assez éloigné de ceux qu'elle a pu interpréter jusqu'à présent. Manipulatrice, cupide, avide de pouvoir, la mère Ubu terrifie autant qu'elle fait rire.
Mise en scène par Daniel Benoin, la pièce est menée tambour battant et tend un miroir à notre époque. Le père et la mère Ubu ont ainsi de fortes similitudes avec le couple Trump. Mélanie Page nous a parlé de ce rôle fort, difficile mais passionnant qu'elle retrouve chaque soir sur scène avec beaucoup de plaisir.

Mère Ubu, c'est un rôle qui ne se refuse pas ?
Mélanie Page : Non bien sûr, ça ne se refuse pas, surtout quand on a André Marcon en face de soi. Je rêvais de jouer avec cet acteur. Et puis avec Daniel, ça faisait quelques années qu'on se tournait autour. Il venait me voir au théâtre ; je sentais qu'il allait me proposer quelque chose. Quand il m'a parlé d'Ubu Roi, j'ai dit oui bien sûr. Je n'étais pas complètement libre à cette période, mais j'ai un peu poussé les murs et je suis ravie de jouer ce rôle !
C'est un rôle magnifique mais difficile...
Mélanie Page : C'est vrai que ce rôle demande une énergie particulière. Je me rends compte qu'au théâtre, on m'a beaucoup plus souvent donné des rôles positifs, de filles un peu solaires. Sur scène, je donne de l'énergie, mais ça m'en donne aussi alors que là, jouer une femme aussi dure, aussi négative par moments, aussi peu dans l'empathie, ça me prend une énergie beaucoup plus importante. Je suis obligée de donner beaucoup plus. Ça m'a étonnée. Même pendant les répétitions, je sortais lessivée. En même temps, ce n'est pas inintéressant parce que c'est nouveau pour moi de jouer quelqu'un d'aussi horrible.
Mère Ubu est horrible mais elle fait rire...
Mélanie Page : Ah oui, bien sûr ! Elle est horrible dans le fond, c'est-à-dire que c'est ce qu'elle ressent qui est horrible. Mais sous la plume de Jarry, ça devient risible, ridicule et farcesque. Souvent, le rire naît de situations tragiques. Et là, pour le coup, c'est le cas. Si elle pouvait zigouiller la planète entière pour se faire de l'argent et avoir le pouvoir, elle le ferait. Son mari va même plus loin que ses projets macabres. Ce couple est vraiment affreux, mais Jarry arrive à nous faire rire de ça. Au départ, la pièce était une farce, un projet de lycéen de fin d'année mais je pense que Jarry avait bien conscience de ce qu'il écrivait. Parce que pour que la pièce soit encore d'actualité et parle encore aux gens 130 ans plus tard, c'est qu'il y a quand même un sacré fond !
Dans sa mise en scène, Daniel Benoin établit des parallèles avec l'actualité....
Mélanie Page : En plus d'être une farce, la pièce fait réfléchir. Par moments, elle est même violente. Pour le public, c'est un mélange de plein d'émotions. Certains soirs, le public rit davantage et d'autres fois, on les sent plutôt saisis par la violence du propos. D'une représentation à l'autre, les réactions du public sont très fluctuantes.
Daniel Benoin a voulu que le père et la mère Ubu ressemblent à Donald et Melania Trump. Comment avez-vous construit cette ressemblance ?
Mélanie Page : J'ai l'habitude de faire maquillage toujours différent pour chaque rôle. Je me coiffe aussi différemment. Ça fait aussi partie du processus pour s'approprier un personnage. Dans la vie, j'ai une vraie frange bien nette. Pour incarner la mère Ubu, je mets la frange sur le côté. Je me coiffe un peu différemment, je me maquille d'une certaine façon. Les costumes aident grandement dans le look. Ça m'amuse de me faire des looks différents !
Dans la mise en scène, il y a un côté très chorégraphique. La vidéo est très présente. Toute cette partie technique a dû vous demander beaucoup de répétitions....
Mélanie page : Oui, c'était très précis. Quand la technique est entrée en jeu avec les décors, les vidéos, il a fallu beaucoup répéter. Certaines scènes ont beaucoup évolué au fil des répétitions. C'était difficile mais passionnant ! J'avoue qu'on est arrivés à la première très frais. Le miracle du théâtre a agi et tout s'est mis en place !
La pièce est à Anthéa jusqu'au 21 mars et elle sera reprise à Paris à la rentrée. Entre-temps, avez-vous d'autres projets au théâtre ?
Mélanie Page : Pendant les répétitions d'Ubu Roi, j'ai continué à être en tournée avec la pièce Je m'appelle Georges. Du coup, ils ont dû répéter sans moi pour certaines dates en février. A partir de fin mars, je reprends la tournée. J'ai un peu poussé les murs pour pouvoir faire Ubu.
A la rentrée, je serai aussi dans une autre pièce à Paris. Je vais passer d'un théâtre à l'autre ! Je vais jouer dans une pièce sur Hitchcock et Tippi Hedren mise en scène par Christophe Lidon que je vais créer à Avignon en juillet. Les répétions vont commencer en mai. On va jouer au Théâtre de l'Oeuvre à partir de début septembre à 19h. Donc, je jouerai Hitchcock à 19h et Ubu à 21h ! Je pense que je serai à ramasser la petite cuillère en décembre !
Peaux à peaux, le premier roman de Mélanie Page paraîtra le 1er avril
L'année 2026 sera vraiment bien remplie pour vous. En avril sortira votre premier roman, Peaux à peaux (éditions Albin Michel)....
Mélanie Page : J'ai décalé la sortie du livre qui était au départ prévue début mars. Pour Ubu, je l'ai décalée d'un mois pour pouvoir être bien disponible pour la promo du livre en avril à Paris. C'est un projet qui me tient vraiment à cœur ! C'est mon premier roman et j'ai tellement adoré l'écrire ! Je suis déjà en train d'écrire le deuxième. C'est vraiment une nouvelle voie pour moi que je vais explorer avec grand bonheur, j'espère, jusqu'à la fin de mes jours.
J'ai écrit ce livre comme on accouche d'un premier bébé. D'ailleurs, il parle de maternité. C'est un roman polyphonique où on suit plusieurs portraits de mères qui s'entrecroisent. On en retrouve certaines de chapitre en chapitre. Les autres, on ne les voit que sur un chapitre mais elles sont liées à d'autres. En fait, c'est comme une espèce de grande toile d'araignée, avec plein de portraits de mères dans des situations de maternité différentes. J'ai voulu explorer la maternité dans tous ses états. Ce n'est pas du tout autobiographique, même si, évidemment, j'ai mis beaucoup de moi dans mes ressentis.
Je pense que j'ai écrit ce livre comme une comédienne, c'est-à-dire que je me suis mise dans la peau de chaque mère et j'ai décrit ce que je ressentais et ce que je voyais dans la peau de ces mères. Comme j'ai tout écrit à la première personne, je mets le lecteur dans la peau de ces mères. D'où le titre « Peaux à peaux », c'est-à-dire qu'on passe d'une peau à l'autre. Ce qui est bien, je pense, c'est que chaque personne a un ressenti, soit en tant que mère, soit en tant qu'enfant de sa propre mère. Tout le monde a une mère. D'ailleurs, les hommes peuvent tout à fait lire ce livre et être touchés. Chacun se reconnaît plus ou moins dans chaque histoire, dans chaque parcours.
Le fait d'écrire à la première personne s'est imposé à vous ?
Mélanie Page : Pour moi, c'était une évidence d'écrire à la première personne. Je ne peux écrire qu'en me mettant dans la peau du personnage et donc, en décrivant ce que je ressens à ce moment-là. Quand j'écrivais des choses difficiles, je pouvais être en larmes en écrivant. Je pouvais aussi rire de certaines situations. Le fait d'écrire m'a traversée émotionnellement.
Votre emploi du temps est bien chargé entre le théâtre et les tournages. Combien de temps vous a pris l'écriture du roman ?
Mélanie Page : J'ai écrit très vite. Pour le coup, je n'ai jamais ressenti le syndrome de la page blanche. D'ailleurs, j'ai tout écrit sur mon portable. J'ai presque tout écrit la nuit, quand j'étais seule. J'écrivais très vite, un chapitre par nuit. À chaque fois que j'avais une idée, j'écrivais une phrase dans mon portable. Chaque nuit, vers minuit, j'explorais une facette de la maternité. La première phrase me venait et je partais. Je me mettais dans la peau de cette mère. Ça me sortait comme ça. Je ne sais pas comment expliquer : je vivais cette histoire avec elle. Le « je » était totalement imposé. Il n'y avait pas d'autre solution.
Y-a-t-il des romans qui vous ont inspirée pour écrire Peaux à peaux ?
Mélanie Page : Pas du tout. J'aime beaucoup lire mais je ne lis pas tant que ça. J'ai une histoire liée à la lecture un peu compliquée. Mon père était un très grand lecteur. Il y avait beaucoup de livres à la maison. Ma soeur a fait des études de lettres. Je pense que, bizarrement, ça m'a inhibée sur la lecture. J'étais plutôt celle qui ne lisait pas trop dans la famille. D'ailleurs, je me suis empêchée d'écrire pendant de nombreuses années, jusqu'à maintenant.
Le fait d'avoir joué un seule-en-scène il n'y a pas longtemps a été comme un déclic. Dans Ce qui ne nous tue pas, je parlais du parcours de quelqu'un qui, en passant près de la mort, se rendait compte qu'elle passait à côté de sa vie et en l'occurrence à côte de l'écriture. C'est en jouant cette pièce que j'ai réalisé que je me parlais à moi-même. J'ai commencé à écrire après avoir joué ce seule-en-scène. D'ailleurs, ce qui est fou, c'est que cette pensée-là m'est venue en jouant ce texte, que j'avais adapté ! Donc pour le coup, c'était un tout premier pas vers l'écriture. Même si ce n'était pas moi qui avais écrit le texte, je l'avais adapté : c'était donc quand même mes mots.
C'est lorsque j'étais sur scène à Anthéa que j'ai été traversée par cette pensée. C'est là que je me suis dit : « Mais Mélanie, c'est à toi que tu parles. En fait, il faut que tu écrives ! ». Quand je joue, j'ai aussi plein de pensées connexes. Je suis TDAH, donc ça part dans tous les sens ! Je me suis mise à écrire juste après, en octobre, chez moi, sur mon portable.

Ubu Roi mise en scène de Daniel Benoin avec Mélanie Page, André Marcon, Clément Althaus, Gaële Boghossian, Paul Chariéras, Paulo Correia...au théâtre Anthéa jusqu'au 21 mars
Peaux à peaux (éditions Albin Michel), le premier roman de Mélanie Page en librairies dès le 1er avril.




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