L'enfant bélier au cinéma : interview de la réalisatrice Marta Bergman
- Laurence Ray
- 20 avr.
- 5 min de lecture
Après Seule à mon mariage remarqué à l'Acid durant le Festival de Cannes 2018, L'enfant bélier, le nouveau film de Marta Bergman, sortira au cinéma le 29 avril. Inspiré de plusieurs faits réels, il dénonce la dureté de la politique migratoire en Belgique.
Sara (Zbeida Belhajamor) et Adam (Abdal Razak Alsweha) ont fui la Syrie pour offrir un avenir meilleur à Clara, leur petite fille de 2 ans. Ils sont arrivés illégalement en Belgique et espèrent, comme tant d'autres, pouvoir rejoindre l'Angleterre. Mais, une nuit, la police prend en filature la camionnette du passeur dans lequel ils sont montés. Redouane (Salim Kechiouche), un officier de police chevronné, va tenter d'arrêter le véhicule. C'est alors que tout va basculer.
Avec L'enfant bélier, Marta Bergman a réussi un film politique, et profondément humain. En alternant les points de vue, - celui du policier et celui du couple de syriens-, elle s'est éloigné du manichéisme facile dans lequel d'autres seraient tombés. Quelques jours avant la sortie du film, elle nous a accordé une interview pour parler du film.
Culture Net Info : Le titre du film, « L'enfant bélier », est assez énigmatique et revêt plusieurs sens. Pourquoi ce choix ?
Marta Bergman : J'aimais bien le multiple sens du mot « bélier » qui est à la fois astrologique, animal, et qui fait référence à une arme. Je trouvais ça très beau de garder ce titre. Il souligne aussi le mensonge de la police. C'est une expression qui va être utilisée dans le point presse de la commissaire, pour accuser les victimes. C'est une tactique assez classique, je crois, de faire porter la culpabilité aux victimes. C'est ce que la police fait dans un premier temps, en utilisant ce terme.
Pour aborder un tel sujet, il vous a fallu vous documenter...
Marta Bergman : Oui, on a fait beaucoup de recherches auprès de la police, auprès des personnes migrantes, pour avoir une police la plus réaliste possible, et connaître les mécanismes et les explications. Par exemple, dans le film, après que le véhicule a été stoppé, on voit que les policiers ordonent à tous les occupants de se mettre genoux à terre. Il y a un justificatif légal à cette situation. La police cherche des armes et considère que tout le monde est à priori coupable. Dans le film, ce n'est pas expliqué. Je ne voulais en aucun cas faire un film explicatif mais je me suis basée sur une réalité.
Dans le film, le policier qui a tiré n'est pas foncièrement méchant. Vous le montrez avec une certaine humanité...
Marta Bergman : Je ne voulais pas faire un film manichéen avec les bons et les méchants. Ce n'est pas une position confortable de montrer ces deux points de vue. Je voulais que le personnage qui tire soit réaliste, humain, et qu'il commette un acte qu'il n'aurait pas dû faire. C'est le seul qui porte cette culpabilité. Les autres policiers ne portent pas cette culpabilité. Ils sont plus archétypaux.
Avant de commettre ce geste, plus tôt dans le film, il laisse partir un migrant âgé de 17 ans...
Marta Bergman : On m'a longuement expliqué que pour les policiers il y a une zone grise, une marge de manœuvre. Ils sont les exécutants d'une politique, mais à l'intérieur de ces missions, ils peuvent décider si ce qu'ils font en vaut vraiment la peine. Ça leur laisse une certaine latitude de décision. Dans le film, quand le policier agit ainsi, humainement, il a sans doute eu pitié et s'est dit « ça ne vaut pas vraiment la peine, qu'est-ce qu'on va en faire ? Il va sans doute être relâché dans quelques heures donc autant le laisser partir. » Il y a tout un raisonnement. Tous les policiers n'appliquent pas systématiquement et de manière robotique les instructions. Ce que je montre dans la scène, c'est qu'il a été touché par cette personne, contrairement à ses collègues. Voilà, ça c'est aussi le personnage. Ce n'est pas quelqu'un de foncièrement méchant.
Les policiers sont interprétés par des comédiens professionnels que l'on a souvent vus au cinéma. En revanche, le couple de syriens est interprété par des comédiens moins expérimentés...
Marta Bergman : J'ai choisi Zbeida parce qu'elle est tunisienne. Je voulais une part d'authenticité pour le personnage de Sara. J'ai flashé sur cette comédienne en la voyant dans Une histoire d'amour et de désir de Leyla Bouzid. J'ai vraiment aimé son visage, sa photogénie et son énergie qui correspondaient au personnage. Quant à Abdal, qui joue le rôle de Adam, il est un acteur non professionnel ; il est coiffeur et il correspondait au personnage que j'avais écrit qui était coiffeur aussi dans le scénario. Mais il n'y a pas que ça : je voulais un homme sensible qui ne soit pas non plus un archétype.
Les personnes qui sont dans la camionnette, elles, sont toutes issues d'une trajectoire migratoire. Ce ne sont pas des acteurs. On a construit ensemble les scènes, notamment celles dans la camionnette. D'abord elles m'ont témoigné de leur expérience de migration. Abdal m'a aussi longuement parlé de son histoire personnelle. C'est de cette façon qu'on enrichit et nourrit le récit et les personnages. On a travaillé ensemble. Comment on fait ? Où est-ce qu'on se met ? Qu'est-ce qu'on dit ? Tous ces détails, - parce que je voulais faire un film de détails -, a été construit avec ces personnes-là, sur base de leur expérience.
La petite fille qui interprète Clara est géniale. Comment l'avez-vous trouvée ?
Marta Bergman : On a fait un casting dans la communauté syrienne à Bruxelles. Elle s'est rapidement imposée. Il n'y a eu aucun doute. Mais elle n'a pas été dirigée ; c'est nous, l'équipe, qui nous mettions à sa disposition. Ses parents étaient là tout le temps pendant le tournage. Elle avait conscience qu'elle jouait et puis les acteurs ont fait un gros travail aussi pour l'acclimater, pour construire une relation avec elle. C'est une petite fille qui a un talent fou, une grande intelligence, et qui est vraiment portée par ses parents. Elle apprend l'anglais, elle nage, elle joue du piano.
Le film est court, se déroule dans un espace-temps assez limité. On sent que vous a avez apporté un soin aux détails, que tout a été construit en amont...
Marta Bergman : La relation des personnes migrantes dans la camionnette, la relation entre les policiers, tout a été vraiment préparé et construit. Je voulais faire un film court, dense, intense, avec cette question qui m'a habitée et qui m'a donné sans doute l'impulsion d'écrire cette histoire : comment quelqu'un est amené à commettre un tel acte et quelles sont les répercussions immédiates ? Jusqu'où quelqu'un fait le choix inconscient, parce que tout ça va très vite, d'être loyal à sa famille au sens large, plutôt qu'à son humanité et à ses valeurs intérieures ?
Le film a été présenté en avant-première dans de nombreuses villes. Quelles ont été les réactions de ces premiers spectateurs ?
Marta Bergman : C'est un film qui suscite beaucoup d'émotions. Dans les échanges que j'ai eus avec le public, les gens essaient moins de rationaliser mais me disent souvent qu'ils ont vraiment vécu une expérience, qu'ils sont entrés dedans et qu'ils se sont laissés emporter par les personnages et par l'émotion. C'est beau d'entendre ça. Je suis contente. On me parle aussi souvent de sensualité et ça me plaît beaucoup également d'entendre que la sensualité que j'ai vue dans les personnages soit visible et palpable. Ce dont je me rends compte en discutant avec le public, c'est que mes intentions transparaissent assez clairement sans que ce soit explicatif parce que je n'aime pas les films explicatifs. Ça me rassure aussi de voir ça.
L'enfant bélier de Marta Bergman avec Salim Kechiouche, Zbeida Belhajamor, Abdal Razal Alsweha, Lucie Debay, Michaël Abiteboul, Yoann Zimmer, Marie Denarnaud... au cinéma le 29 avril.





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