Interview de la romancière Alexia Stresi
- Laurence Ray
- il y a 5 heures
- 9 min de lecture
Dans son quatrième roman, Grand Prince (publié aux éditions Flammarion), Alexia Stresi entraîne les lecteurs sur les pas de Simone. A 85 ans, installée dans la routine de la vie, cette ancienne saunière éprouve une certaine lassitude. Mais la vie réserve souvent des surprises, surtout quand on ne s'y entend pas. Pour Simone, l'événement qui va remettre en question ses habitudes et ses certitudes, c'est le vol de son crapaud en ciment. Toute la ville s'interroge et de nombreux curieux affluent de toute la région. Lorsque Simone reçoit une carte postale de Venise signée du batracien, elle se garde bien d'en parler. La vie de l'octogénaire va alors prendre un tournant inattendu...

Lumineux, attachant, plein de tendresse et d'humanité, Grand Prince fait partie de ces romans qui font un bien fou. Contactée par téléphone, Alexia Stresi nous a parlé longuement du livre, de son écriture, et, bien sûr, de Simone.
Comment est né le personnage de Simone Guillou ?
Alexia Stresi : Mon roman précédent, Des lendemains qui chantent, racontait la vie d'un petit orphelin italien né juste avant la Première Guerre mondiale. Il est arrivé en France au moment du fascisme, sans argent, sans parler français et il est devenu un immense chanteur d'opéra. Ce personnage est très, très librement inspiré de mon grand-père maternel, qui était chanteur d'opéra. Quant à sa famme, ma grand-mère maternelle, elle était pianiste d'orchestre.
J'ai grandi avec eux et j'ai écrit un livre sur l'opéra, parce que c'était en quelque sorte ma langue maternelle : j'ai grandi dans un opéra, je n'écoutais que de l'opéra. Si j'avais grandi dans un zoo, j'aurais peut-être écrit un livre sur les lions !
J'ai eu envie de parler de mes autres grands-parents qui habitaient à 30 kilomètres de mes grands-parents maternels. C'étaient des gens très discrets, très modestes, de tout petits artisans. Un peu comme dans un mouvement pendulaire, j'allais des uns aux autres, sans que ne me vienne jamais, évidemment, l'idée de les juger, que ce soit culturellement ou socialement.
Je les aimais, tous les quatre, de la même façon. En grandissant, j'ai compris effectivement que d'un côté, il y avait une plus-value culturelle et de l'autre des qualités humaines inouïes, la dignité, le courage, la gaieté, alors que leur vie était difficile. Ils ont toujours caché les efforts de leur quotidien. Ces qualités n'apparaissent pas tout de suite. Il faut du recul, il faut avoir compris des choses sur la vie pour tout à coup prendre la mesure de la profondeur et de la beauté de « ces petites gens ». Voilà pourquoi j'ai voulu leur consacrer un livre. Chacun des couples de mes grands-parents aura son livre. Pas de jaloux. !
Simone est donc une « version » romancée de votre grand-mère paternelle...
Alexia Stresi : A chaque fois, je mêle de la fiction à des univers que je connais bien. Evidemment, ma grand-mère n'a jamais reçu de carte postale, n'a jamais eu de crapaud. Mais effectivement, la matière, les tempéraments, les univers, eux, je les connais bien. Et du coup, je ne sais jamais si je dois dire que je viens d'un milieu modeste, ou d'un milieu culturel. Je suis une hybridation, avec un pied dans chacun de ces mondes-là, et je regrette, d'ailleurs, qu'ils ne se regardent pas plus souvent. Je voulais porter le même regard admiratif et tendre sur ces gens très différents.
Jai eu la chance d'être pensionnaire à la Villa Médicis et de passer un an à Rome. A ce moment-là, ma grand-mère, la modeste, était devenue veuve. J'ai eu l'idée de l'inviter, de l'emmener avec moi à la Villa Médicis. C'est un endroit d'une beauté incroyable. Je suis allée chercher ma grand-mère dans son petit village. C'était la première fois de sa vie qu'elle prenait le TGV, qu'elle voyait Paris et qu'elle prenait l'avion. Elle avait 78 ans. Dans l'avion, je lui ai laissé le hublot en me disant que ça lui ferait plaisir. En fait, elle ne regardait pas du tout par le hublot. Elle faisait ses sudokus comme si de rien n'était, comme si elle avait été dans son fauteuil, chez elle. Je lui ai demandé pourquoi elle ne regardait pas le paysage. Elle m'a souri et elle m'a répondu : « tu veux que tout le monde se rende compte que ta grand-mère est une paysanne ? » Elle faisait comme si tout était normal, pour ne pas montrer à quel point elle était bouche bée devant ce paysage. J'ai trouvé ça très beau. Et ce que j'ai trouvé exceptionnel, c'est qu'arrivée à Rome, elle a sorti de sa petite valise un vieux guide vert hors d'âge. Elle l'avait potassé et elle avait coché quasiment toutes les pages. Elle n'a pas du tout été intimidée par Rome. Elle a voulu tout voir. Elle est devenue guide touristique alors qu'elle n'était jamais sortie de son village ! Elle avait un sens du beau, une curiosité, une appétence. Elle était âgée, mais elle trottinait. C'était extraordinaire, bouleversant et incroyablement stimulant.
Ce séjour a duré une semaine seulement puis je l'ai ramenée dans son petit village, je l'ai réinstallée sur son canapé et j'ai vu à sa tête qu'elle ne serait plus jamais la même. Elle avait vu des choses qui allaient la nourrir. Et sa vie, ce qui lui restait de vie à vivre, avait changé. Jusqu'à sa mort, à chaque fois que je lui téléphonais ou que je la voyais, on parlait de Rome. Elle avait de nouvelles questions alors qu'elle n'avait jamais eu la possibilité de faire de voyage, qu'elle avait été tenue très éloignée de la culture, qu'elle n'était jamais allée dans un musée. Je me suis dit qu'il fallait raconter à quel point on peut faire beaucoup avec peu. Rome, c'est beaucoup évidemment mais ce que je veux dire, c'est que, d'une certaine manière, c'est la démarche qui compte. Voilà le point de départ du livre.
Dans le livre, peu à peu, on voit Simone s'épanouir, s'ouvrir à la culture et aux autres...
Alexia Stresi : Je voulais qu'on voie le bonheur de Simone, mais aussi sa surprise, qu'on la considère comme une héroïne. Le regard des autres a changé mais aussi le sien propre ; tout à coup, elle se dit « Mais alors, je suis quelqu'un, je vaux quelque chose et je peux faire des choses ». Cela lui donne de la force. Je trouvais que c'était beau de dire qu'il n'y a peut-être pas d'âge pour les premières fois. C'est plutôt une histoire de confiance et de courage. J'ai lu récemment une phrase qui m'a beaucoup plu : « chaque chose reste dans le cercle de son possible ». Un arbre va faire des feuilles puis il va les perdre. C'est son destin d'arbre. Il pousse là où il a été planté. Dans la nature, les choses ne sortent pas du cercle de leur possible, en tout cas pas par volonté. D'une certaine manière, Simone a un peu ce côté-là. Elle restait là où elle avait poussé, par des déterminismes, par les conditions socio-économiques, par le mariage, par le manque de diplôme.
Avec un peu de courage, un peu de volonté, et puis grâce à ce coup de main merveilleux de sa petite-fille, elle va sortir de son cercle. C'est-à-dire que tout à coup, elle s'affranchit et fait des choses qui lui semblaient sans doute pas possibles avant et qui, en fait, le deviennent. Par exemple, pour elle, c'était impensable d'aller à la bibliothèque parce qu'elle était intimidée, parce qu'elle avait arrêté l'école à 11 ans, et parce qu'elle pensait que le monde des livres n'était pas pour elle. Tout à coup, elle se rend compte qu'il y a un monde beaucoup plus vaste que le sien. Je tenais à rallumer un peu d'élan vital chez elle.
En quelque sorte, Simone est l'héroïne d'un roman d'apprentissage...
Alexia Stresi : On n'est pas dans la tradition du roman d'apprentissage où le jeune héros parcourt le monde. Moi, je trouve que c'est presque encore plus beau, parce que pour Simone, cela arrive tard dans sa vie mais c'est exactement le même principe. Peu importe si le voyage est fait par procuration, s'il est immobile, ou s'il est imaginaire. Il y a une dimension du voyage qui est intérieure. Simone s'autorise à rêver, à se tromper, à oser, à tenter, et elle découvre. Ses premières fois sont magnifiques.
Chacun de nous connaît une Simone, une personne âgée que nous croisons régulièrement, que nous connaissons vaguement mais à laquelle nous ne prêtons pas vraiment attention...
Alexia Stresi : Il n'y a rien de plus triste que ces personnes âgées qui n'attendent plus rien, qui ont renoncé à tout, auxquelles on ne fait plus attention, qui se sentent inutiles, et qui se laissent sans doute partir, parce qu'elles ont l'impression que là ou pas là, ça ne ferait pas de différence. C'est vrai que je voulais montrer à quel point il suffit de tendresse, de présence, de malice, pour que quelque chose se rallume chez ces gens-là qui sont capables de fantaisie et de désir. Bien sûr qu'il y en a des Simone, on en connaît, alors peut-être que ça peut modifier un petit peu le regard qu'on posera sur elles. Beaucoup de personnes m'ont dit que la lecture du livre leur avait donné envie de passer des coups de fil en retard. J'ai été super touchée, parce que je trouve ça beau. On ne peut pas s'intéresser à tout le monde tout le temps, on fait ce qu'on peut, mais c'est bien d'être vraiment disponible de temps en temps, de ne pas remettre une visite, d'essayer de creuser un peu. On entend parfois des gens qui sont modestes et effacés dire : « oh, moi j'ai pas grand-chose à dire », eh bien je trouve qu'il ne faut pas laisser passer ces phrases-là.
Votre livre fait du bien dans cette période compliquée et sombre que nous traversons...
Alexia Stresi : Le monde ne va vraiment pas bien. On subit, on ne peut rien faire. Moi, j'avais envie de raconter une histoire qui nous donnerait les moyens de sortir de l'impuissance. Effectivement, on ne peut pas arrêter les guerres, mais à notre échelle, on peut faire des choses, on peut tendre la main, on peut s'émerveiller, on peut découvrir. J'avais envie de raconter une histoire qui soit comme un petit rayon de soleil qui perce, et qui batte en brèche l'impuissance qu'on sent tous actuellement.
Le roman est ponctué de témoignages sur Simone. Comment vous est venue cette idée ?
Alexia Stresi : Je trouve que la forme du livre, c'est crucial. C'est ce qui, d'une certaine manière, conditionne ce que je vais écrire. Je ne voulais pas que ce livre parte trop vers le conte ou vers la magie, je tenais à ce qu'il y ait des éléments réalistes. Je voulais vraiment traiter mon personnage avec du réalisme, voire avec un petit côté documentaire. Je me suis aussi dit qu'une histoire où il ne se passe pas grand-chose, si je l'écris de façon linéaire, peut être un peu ennuyeuse. Je trouvais intéressant d'avoir plusieurs sons de cloche sur une même dame, dont a priori, au début, on peut se dire qu'il n'y a pas grand-chose à savoir, parce qu'elle est modeste. En voyant le nombre de personnes qui apportent leur témoignage, on se rend compte, à quel point elle est différente selon qu'elle est racontée par untel ou par untel. Elle se met à prendre de plus en plus d'épaisseur, puisque plusieurs personnes parlent d'elle différemment. On a un personnage qui, tout à coup, gagne en dimension, en volume.
Ce dispositif vous permet aussi de faire parler des personnages de manières différentes. Chacun a son vocabulaire, ses expressions...
Alexia Stresi : C'est vrai que j'aime bien m'intéresser au parler, à l'oralité des gens. Donc, mon gendarme a un parler de gendarme, le médecin jargonne en médecin...Le travail que je fais sur la langue est très discret, presque invisible. Je m'attache à reproduire les différentes façons de parler des gens. Je joue beaucoup sur les différents niveaux de langage. Dans le livre, les retranscriptions écrites d'interviews orales me permettaient de travailler à l'écrit cet oralité. Et évidemment, ça me permettait aussi d'être dans une plus grande sincérité. C'est aussi ce qui m'intéressait.
Pour un écrivain, ce travail sur la langue doit être à la fois contraignant et savoureux...
Alexia Stresi: C'est un travail qui m'intéresse. Il y a des gens qui aiment plutôt travailler la langue de façon plus classique, c'est-à-dire en employant des adjectifs, des mots recherchés, en faisant de longues phrases. Certains font ça merveilleusement bien. Moi, j'aime bien utiliser le style indirect libre, cette espèce de flux continu, mais très simple, où on a l'impression d'être dans la tête du personnage. C'est très ludique, ça prend un temps fou, mais c'est vraiment intéressant à faire et c'est toujours différent. Dans mon précédent roman, Des lendemains qui chantent, j'avais fait ce travail. Comme on suit le personnage de sa naissance à sa mort, on va voir ses progrès. Au début, il utilise beaucoup d'italianismes, puis ensuite il réfléchit sur le français et il se met à le maîtriser mais il y a encore des choses qui lui résistent. À un moment, il va se retrouver à Haïti où le français est mâtiné de créole. La langue dans laquelle est écrite Des lendemains qui chantent est très différente de la langue volontairement simple de Grand Prince.
La langue est très travaillée, mais ça ne se voit pas. En fait, le travail a consisté à toujours rechercher la simplicité, ce qui ne veut pas dire le vide, ou la pauvreté mais de se tenir à un point d'équilibre entre le bon sens et la profondeur. Tout ça de façon très simple, sans avoir l'air d'y toucher. C'est du boulot. Mais il se trouve que j'adore le faire !




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