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Ulysse au cinéma : interview de la réalisatrice Laetitia Masson

  • Laurence Ray
  • 9 juin
  • 5 min de lecture

La dernière fois que Laetitia Masson a présenté un film au Festival de Cannes, c'était en 1998. A vendre n'était alors pas en compétition mais faisait partie de la sélection Un Certain Regard. Vingt-huit ans plus tard, elle était de retour dans la même catégorie avec son neuvième long-métrage, Ulysse.

Présenté le soir de la clôture, après la remise des prix, il a touché le public en plein coeur.

Ulysse, c'est le prénom du fils d'Alice (Elodie Bouchez) et Luc (Stanislas Merhar). Il n'est pas comme les autres enfants : il grandit lentement, éprouve des difficultés à marcher, à parler mais sa mère est bien déterminée à faire en sorte qu'il ait sa place dans la société, coûte que coûte.

Nous avons rencontré Laetitia Masson, le lendemain de la projection cannoise.


laetitia masson festival de cannes Ulysse

Culture Net Info : Ulysse a été présenté en clôture d'Un Certain Regard. Dans votre discours, avant la projection, vous avez dit que c'était précisément dans cette sélection que votre film avait sa place car il pose un certain regard sur la différence...


Laetitia Masson : C'est exactement ce que je voulais faire. Le point de départ du film, c'est de montrer que le système est aveuglé par le problème du handicap. Il ne regarde pas la personne. Pour moi, tout est une question de regard. Avec ce film, je voulais ouvrir non seulement le cœur, mais aussi les pensées des spectateurs et amener le système, si c'est possible, à réfléchir, sur le regard porté. Tout le sujet est là. Ca ne coûte rien. Donc quand j'ai su qu'on était sélectionnés dans cette section-là à Cannes, je me suis dit qu'ils avaient compris le sujet.


Alice (magnifique Elodie Bouchez) a une relation fusionnelle avec son fils Ulysse. Elle est déterminée à se battre pour qu'il ait son exsitence propre, sa place dans la société. Il ne sera pas un enfant toute sa vie...


Laetitia Masson : Ce n'est même pas une combattante, je ne voulais pas du tout montrer une mère hystérique qui est prête à bouger les montagnes ; je voulais juste montrer quelqu'un qui se sent responsable du destin de son fils et qui ne lâche jamais. L'interprétation d'Élodie en fait un personnage très lumineux, et j'espère qu'à travers son regard, on comprend la particularité de l'enfant.

La société traite le sujet moment par moment. Quand on parle aux spécialistes de l'enfance, ils n'ont aucune idée de ce qu'ils vont devenir. Les orthophonistes, les psychomotriciens, tous ces praticiens qui prennent en charge les enfants qui ont des difficultés n'ont pas accès à leur futur, et c'est normal, parce que, une fois que les enfants deviennent adultes, c'est une sorte de désert. Il y a les mêmes prises en charge possibles, mais il n'y a pas de réflexion sur la façon de pouvoir les intégrer dans le monde des adultes, qui est un monde vaste, mais pas si fermé que ça. La société pourrait inventer des places qui donnent un rôle à toutes ces personnes. Ca peut illuminer un lieu, donner une fantaisie à un endroit, c'est ce que je voudrais ouvrir comme réflexion pour le système.


Ulysse est engagé au Café joyeux, qui favorise l'inclusion des personnes en situation de handicap....


Laetitia Masson : Oui, le Café Joyeux, c'est un endroit qui est, pour moi, exemplaire. Malheureusement, pour l'instant, il est presque unique en son genre. Il se trouve qu'Ulysse veut travailler dans la restauration ; c'est une vraie vocation qui se réalise en quelque sorte quand il est engagé au Café Joyeux, parce que même s'il a un petit rôle, il reste dans l'univers qu'il aime et il a une responsabilité, ce qui est fantastique pour lui.

Mettre des personnes en situation de handicap dans des structures, à mon avis, c'est presque contre-productif pour certains. Ils s'isolent à nouveau. Ça aveugle les gens qui sont soi-disant normaux, parce qu'ils n'ont jamais accès à la différence, et quand ils la rencontrent, ils ne savent pas comment l'aborder. Le film a été presque une expérience in vivo de ma certitude qu'on peut intégrer les personnes, et d'ailleurs le Festival de Cannes le prouve. C'est une chance pour le film.


Comment s'est passé le tournage avec Alphonse qui joue le rôle d'Ulysse ?


Laetitia Masson : Il a été accueilli comme n'importe quel acteur. Il a vécu les mêmes expériences que n'importe quel acteur, et par conséquent, il a pu s'adapter, et avoir aussi tout le retour positif de son travail. A la fin de la projection, il était même tout à fait sidéré de comprendre comment ça se passait, d'être reconnu, d'être félicité par Thierry Frémaux, par les gens autour, et accueilli comme n'importe quelle autre personne.

En fait, le film est inspiré de ma propre histoire, et Alphonse est mon fils. Il se trouve que quand on a commencé la préparation du film, personne, ni mes producteurs ni les techniciens qui travaillaient avec moi, ne connaissaient Alphonse. Ils m'ont demandé pourquoi je ne pensais pas à lui pour jouer le rôle mais je ne voulais pas tout mélanger. Ils m'ont dit que ça les intéresserait de le rencontrer. J'ai demandé à Alphonse s'il était d'accord et il a accepté parce qu'il adore toutes les nouvelles expériences, mais il n'avait pas de fantasme particulier par rapport à ça. Tout le monde m'a dit que c'était une bonne idée, parce que ça permettait de faire le casting à rebours. Ca nous donnait une référence.

Tout le monde a été très accueillant, très bienveillant, et, de mon côté, je coachais Alphonse pour qu'il soit à l'heure, qu'il sache de quoi il s'agissait. Il est tout à fait capable de comprendre tout cet univers, parce qu'il est en imprégné depuis des années par moi. Le petit garçon qui joue Ulysse à dix ans était aussi tout à fait capable de suivre un tournage, d'être responsabilisé par rapport à son rôle.

Il y a eu beaucoup de films sur le handicap, mais souvent, les personnes handicapées sont jouées par des acteurs. Quand c'est Dustin Hoffman qui joue Rain man, c'est sublime.

Le sujet même de mon film, c'était précisément de dire que le monde doit s'ouvrir. Donc si je n'avais pas ouvert mon propre monde, ça aurait été contradictoire.


Certes, le film traite du handicap mais il va au-delà de ça et il permet l'identification...


Laetitia Masson : Au départ, j'avais peur d'un film qui soit un peu de l'entre-soi, c'est-à-dire qu'il ne concerne que les gens qui ont des enfants et des problèmes, et, en fait, il a recoupé pour moi tout le système de la société en général, qui a vraiment du mal à intégrer les variantes. Tout est normé. Je me suis dit que même en suivant le fil d'une histoire très singulière, tout le monde pouvait se projeter et y retrouver des questionnements personnels.

Je pense qu'on peut s'identifier à Ulysse, même sans avoir de handicap parce qu'on a tous une problématique, une sensibilité, des difficultés à s'intégrer. Quand on me dit que c'est un film sur le handicap, je suis obligée de dire oui mais, en même temps, toute singularité peut être perçue comme un handicap dans la société d'aujourd'hui. Les personnes qui ont un handicap sont tellement obligées de compenser, de supporter...Ca leur donne une richesse humaine incroyable.

Mon fils, par exemple, a une élocution un peu particulière et je lui demande tout le temps de répéter ce qu'il me dit, parce que je le ne comprends pas mais il a une forme de patience avec ça. Il sait qu'il faut qu'il se fasse comprendre. Je me dis que la société doit rendre quelque chose à toutes ces personnes. Elles ont une telle patience !

Il faut aussi qu'on cesse de se sentir supérieurs. Ce n'est pas parce qu'on s'occupe d'eux qu'on doit les prendre de haut et qu'on doit croire qu'ils ne comprennent pas. Dans le film, je montre que, très souvent, lors des rendez-vous dans les institutions, les rendez-vous administratifs, on parle d'eux comme s'ils n'étaient pas là, en employant la troisième personne. Je crois que chacun est un être humain, et on doit se placer à son endroit.


Ulysse de Laetitia Masson avec Alphonse Roberts, Elodie Bouchez, Stanislas Merhar, Romane Bohringer, Gringe au cinéma le 17 juin.



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