Possédés, le premier roman de Laetitia Faure
« J'aurais aimé vous parler de la couleur du blé, mais ceci est mon histoire » : c'est par cette phrase que débute le premier roman de Laetitia Faure, sorti dans la collection La librairie du XXIe siècle des éditions Seuil.

Avec une telle entrée en matière, on se doute que la vie qu'elle va nous raconter sera loin d'être un long fleuve tranquille, d'autant plus que le livre s'intitule « Possédés ». Ce participe passé concerne tous les membres de cette famille : les enfants sous le joug de leurs parents, eux-mêmes aveuglés voire asservis par Dieu et la religion.
C'est dans ce contexte que Laetitia, sa sœur et son frère grandissent en plein cœur de Cannes, dans une villa cossue. Laetitia naît en1981. Comme tous les enfants de la haute société cannoise, avec son frère et sa sœur, elle est scolarisée à l'Institut Stanislas. Ils n'ont pourtant pas la fortune ni le standing de leurs camarades de classe, mais dans la famille Faure, il faut savoir préserver les apparences, quitte à faire des petits arrangements avec le quotidien. Laetitia, son frère et sa sœur, grandissent au milieu d'un père à la forte personnalité, mystérieux, charismatique et d'une mère effacée. D'ailleurs, Laetitia aurait dû se prénommer Bénédicte mais c'est lui qui en a décidé ainsi, signant ainsi le point de départ de sa domination. Au fil des années, elle va s'amplifier, sournoisement, à la fois dans les esprits et sur les corps.
La vie des enfants est rythmée par les visites chez leur grand-mère paternelle à Cannes, qui les emmène faire les magasins de la rue d'Antibes et chez leurs grands-parents maternels à Salon-de-Provence. Les vacances, et même les week-ends parfois, sont organisés en fonction de séminaires, de pèlerinages, de rassemblements religieux, de retraites spirituelles, en France mais aussi à l'étranger, ce qui donne lieu à de longs voyages en car. Il faut obéir, en silence.
Dans le roman, les lieux ont leur importance et Laetitia Faure prend soin de les préciser, comme des témoins du passage des années, et de sa lente émancipation. Après le divorce de ses parents, c'est au Cannet que les enfants vivent avec leur mère pendant plusieurs années. Le père, lui, a refait sa vie, et se montre de moins en moins présent. Leur train de vie a baissé et ils doivent cohabiter avec une mère en proie à la dépression. C'est en s'éloignant de ses parents que Laetitia trouvera un certain réconfort, une sérénité, auprès d'autres adultes qui vont faire figure de parents de substitution et grâce à la musique et aux concerts auxquels elle assiste. Les amateurs de rock des années 90 et 2000 seront servis. Laetitia Faure nous fait replonger dans l'univers musical de ces décennies.
Elle vivra aux Etats-Unis pendant un temps et rentrera en France, sur la Côte d'Azur, où elle rencontrera un homme, gentil et doux, qui deviendra le père de son enfant. Lorsque le livre s'achève, elle vit à Nice, apaisée, enfin prête à être heureuse.
Pour en arriver là, il lui aura fallu se « déposséder », libérer son corps, réceptacle de cette domination familiale et religieuse. Pour soigner ce corps, elle a fait appel à des magnétiseurs, ostéopathes, psychologues, praticiens d'EMDR, rendez-vous qu'elle relate avec beaucoup d'ironie, en prenant soin de préciser le prix de chaque consultation et la note obtenue sur google. Faire du commerce sur les maux des gens, n'est-ce pas là aussi une forme de domination et de possession ?
A mi-chemin entre l'autobiographie et l'autofiction, Laetitia Faure raconte, dans une série de courts chapitres incisifs, son enfance, son adolescence, sa vie de jeune femme et retrace le long chemin qui l'a conduite vers sa libération. Se démarquer au milieu de la multitude de livres sortis pendant la rentrée littéraire est un véritable exploit : Laetitia Faure y est parvenue, avec ce premier roman fort qui, en racontant l'intime, atteint l'universel.




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