Congés payés de Tiffany Tavernier
- Laurence Ray
- il y a 10 heures
- 3 min de lecture
Le nouveau roman de Tiffany Tavernier commence sur les chapeaux de roue. Nous sommes en 1937 : Léon Blum vient d'instaurer les congés payés.
Pour Emma, ouvrière dans une usine, partir en vacances est impensable. Pourtant, lorsque Luis, le meilleur ami de son défunt mari, vient la chercher pour passer quelques jours à Biarritz avec son fils de dix-sept ans, Julien, elle n'a pas le choix. Elle doit faire ses bagages et prendre le train.
Il a tout prévu pour eux : l'argent, le cabanon. Elle le mérite et il a envie de lui faire plaisir. « Tout est allé si vite » revient en anaphore au début de chaque paragraphe dans les premières pages, pour souligner l'urgence du départ.

Tout en découvrant les paysages qui défilent alors qu'ils sont dans le train, Emma ressent de la culpabilité. Elle est en vacances alors que ses collègues de travail, elles, continuent à trimer à l'usine. Sa place n'est vraiment pas là, et encore moins sur la plage de Biarritz, où se rend la haute société de la ville.
Adélaïde et ses amis le leur font bien comprendre, lorsqu'ils surprennent Emma et son fils Julien pour la première fois sur « leur » plage. Elle leur intime l'ordre de partir, avec un mépris et une violence verbale à laquelle Julien répond fièrement et avec provocation. S'il est bien décidé à profiter de ses vacances, ce n'est pas le cas de sa mère : elle ne se sent pas légitime au milieu de ces bourgeois, qui, où qu'ils aillent, ne cessent de leur rappeler qu'ils leur sont supérieurs.
Congés payés est le récit d'une émancipation, d'une liberté conquise pas à pas, celle d'une femme qui a souffert moralement et physiquement et qui s'autorise à être heureuse.
Tiffany Tavernier entremêle habilement l'Histoire (la guerre d'Espagne est en toile de fond) et le portrait de cette femme, qui ouvre peu à peu les yeux sur ce qui l'entoure. Les pages où elle s'emerveille dans le grand magasin de vêtements ou quand elle aperçoit Marlène Dietrich entrant dans un cinéma de la ville, sont particulièrement réussies.

Tiffany Tavernier aime son héroïne et nous la fait aimer. Pendant ces quelques jours, elle ne sera plus seulement cette ouvrière usée par le travail, cette mère aimante. Sans qu'elle s'y attende, et avec une certaine réticence au début, elle va être une femme sensuelle, pleine de désir, amoureuse, qui va redécouvrir son corps.
Ces congés payés réservent bien des surprises, aux personnages comme aux lecteurs. Alors que nous pensions avoir affaire à un roman historique se concentrant sur les premières vacances du monde ouvrier, le roman, doté d'une grande force narrative, prend une autre dimension.
Au début de chaque chapitre, Tiffany Tavernier prend la peine de préciser les lieux et utilise tour à tour le monologue, les dialogues, la narration, et la forme épistolaire, adoptant le point de vue d'Emma mais aussi celui de son fils, un jeune homme fougueux attiré par le communisme, celui de Luis, le révolutionnaire, ou encore celui d'Edmond, le baron brisé par la première guerre mondiale et celui de son épouse Adélaïde, frustrée et hostile aux congés payés de Blum.
Tous ces personnages convergent vers Emma, la font réagir, la transforment. Comme dans un récit d'apprentissage, se dessine le portrait d'une femme qui conquiert sa liberté, face aux injustices sociales, dans un contexte historique qu'on a eu peut-être trop facilement tendance à oublier et qui résonne malheureusement avec notre époque.
Congés payés de Tiffany Tavernier (Sabine Wespieser éditeur)





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