La part absente de Rachida Brakni
- Laurence Ray
- il y a 3 jours
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Après Kaddour dans lequel elle rendait hommage à son père mort pendant le Covid et racontait son histoire, celle d'un travailleur émigré algérien, réduit toute sa vie à sa condition, nous attendions avec une certaine impatience le nouveau livre de Rachida Brakni.
Cette fois, elle a choisi le roman pour poursuivre sa réflexion sur la notion d'intégration, sur la place qu'on se donne, celle que la société nous assigne.
L'héroïne de La part absente (éditions Stock) est Karina Leroy, une galerie parisienne réputée. Mariée et mère d'une adolescente, elle est épanouie, heureuse dans sa vie personnelle et professionnelle. Autrefois elle s'appelait Karima Ben Madhi mais, il y a vingt ans, lassée des remarques et des discriminations dont elle était victime, elle a pris la décision de changer ce prénom trop lourd à porter et de quitter ses proches, sa mère et sa sœur, sans les prévenir.
Arrivée à Berlin, elle va travailler dans une galerie d'art. Loin de la France, elle commence à s'émanciper et à trouver sa place dans la société mais elle ne s'attendait pas à rencontrer Vincent, un Français venu en Allemagne pour son travail et dont elle va tomber follement amoureuse.

Elle reste floue sur son passé et, malgré ses réticences, accepte de retourner vivre à Paris avec lui. Lorsqu'ils se marient, seule la famille de Vincent est présente : une famille bourgeoise aux discours nourris de clichés sur l'immigration. Le père, lui, est plus réservé. Il observe Karina et comprend son passé, ce qu'elle a voulu cacher.
Les premières pages du roman sont en italique et nous font découvrir une adolescente de quinze ans, accompagnée d'un garçon, à peine plus jeune qu'elle. Ils sont dans le désert algérien, assis sur une mule, apeurés par un hélicoptère, comme le présage d'un danger à venir.
D'autres pages en italique suivront tout au long du roman et on comprendra peu à peu que cette jeune fille est Zohra, la mère de Karima, dont la vie a été brisée pendant la Guerre d'Algérie. Karima ne sait pas grand-chose sur le passé de sa mère. Elle ne lui a jamais vraiment posé de questions, sans doute trop en colère contre les injustices et le racisme qu'elle endurait, depuis bien trop longtemps. Passionnée de danse, elle n'a jamais oublié les remarques blessantes de sa professeure devant ses camarades. En fuyant sa famille et en devenant Karina, elle a cherché à se débarrasser de son passé et de celui de sa famille, intimement liée à l'Algérie.
Il a suffi d'un élément déclencheur pour faire vaciller la vie bien rangée de Karina. Alors qu'elle était à Beaubourg pour accompagner un artiste, elle est attirée, comme aimantée, par des sons provenant d'une installation. Elle parcourt l'exposition et, parmi les photographies de femmes victimes des guerres, elle reconnaît le tatouage de sa mère et a la certitude que c'est elle, jeune.
Un électrochoc. Son passé, qu'elle s'est efforcée de mettre à distance, surgit de plein fouet. De moins en moins à l'aise avec son prénom Karina, elle veut alors savoir ce que sont devenues sa mère et sa sœur à qui elle n'a plus donné signe de vie depuis vingt-cinq ans.
La deuxième partie du roman entrelace la voix de ces trois femmes : Karina/Karima, sa mère, victime de la violence des hommes pendant la Guerre d'Algérie, et sa sœur qui, en son absence, s'est occupée d'elle.
La guerre d'Algérie n'est pas le sujet du livre de Rachida Brakni mais elle est présente en filigrane, dans chacune des pages car les traumatismes qu'elle a engendrés sont toujours là, plusieurs années après, solidement ancrés dans l'histoire de la famille de Karima et de tant d'autres. Avec délicatesse, Rachida Brakni pose plusieurs questions, toutes liées les unes aux autres : Comment trouver sa place et s'intégrer ? A quel prix ? En fuyant son identité et une histoire familiale qu'on ne parvient pas à assumer ? Jusqu'à quand ?
La Karina du début du livre, qui affichait fièrement sa réussite sociale et professionnelle, n'est plus la même à la fin. Elle s'est réconciliée avec son passé et a enfin trouvé la paix avec elle-même. Par son écriture, sobre, Rachida Brakni ne cherche pas à émouvoir à tout prix.
On est pourtant peu à peu gagné par l'émotion. Les dernières pages sont bouleversantes et l'histoire de Karima et de Zohra va rester longtemps dans nos mémoires.




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