L'Age d'Or au cinéma : interview du réalisateur Bérenger Thouin et de l'actrice Souheila Yacoub
Présenté dans la sélection Cannes Classics lors du dernier Festival de Cannes, L'Age d'Or, le premier film de Bérenger Thouin sort au cinéma le 11 novembre. Une œuvre audacieuse et ambitieuse qui raconte la vie d'une femme, Jeanne, à travers le XXe siècle, en entrelaçant des images d'archives à des prises de vue réelles.
Bérenger Thouin a consacré dix ans de sa vie pour réaliser cette prouesse artistique. Le résultat est saisissant, troublant. C'est à Souheila Yacoub qu'il a confié le rôle de cette héroïne romanesque, et, si le film est un telle réussite, elle y est aussi pour beaucoup. Nous les avons rencontrés tous les deux lors du Festival de Cannes, le lendemain de la projection officielle du film, ovationné par le public.

Culture Net Info : Avant la projection, Thierry Frémaux a présenté L'Age d'Or comme étant extraordinaire au sens propre du terme. Qu'est-ce qui vous a donné envie de réaliser un tel film ?
Bérenger Thouin : Je crois qu'au départ, ce qui m'a donné envie, c'est plutôt le romanesque, et en l'occurrence l'envie d'avoir un personnage féminin romanesque, qui soit puissante, aventurière dans un film d'époque, et en ayant toute sa complexité, ses désirs, ses aspirations, ses noirceurs. Dans cette idée-là de personnage aventurière et romanesque, s'est ajoutée l'idée d'aller chercher les archives de son film pour venir lui donner un contexte historique, des décors, une sorte d'émotion plus forte, pour lui rajouter cette idée de ce personnage qui traverse le siècle.
L'écriture a été très longue, une dizaine d'années. Pourquoi ?
Bérenger Thouin : Oui, ça a été très long de trouver le langage. Je suis allé dans beaucoup de fonds d'archives différents, pour essayer de comprendre quelles matières, quelles images on avait envie d'utiliser, et, en parallèle de ça, comment l'écriture et la recherche d'images pouvaient avancer en même temps, en passant de l'un à l'autre.
Comment est né le personnage de Jeanne ? Vous êtes-vous inspiré de femmes que vous avez connues, dont on vous a parlé, de personnages féminins de la littérature ?
Bérenger Thouin : C'est un peu tout ça. Le premier geste que j'ai fait, au tout début, c'était d'aller voir mes grands-mères et de les enregistrer. Je voulais avoir leurs points de vue et je leur ai posé plein de questions sur leur vie, celle de leur mère, leur grand-mère. Donc, je suis parti de quelque chose qui était plutôt de l'ordre de l'intime. Après, je suis allé chercher dans la littérature : Colette, Simone de Beauvoir, Violette Leduc, Mireille Havet...
Souheila, c'est vous qui interprétez Jeanne. Que diriez-vous d'elle pour la présenter ?
Souheila Yacoub : C'est dur de la définir. Elle évolue tellement. Jeanne, c'est une femme forte. J'ai l'impression que selon son âge, selon son entourage, selon l'endroit où elle se trouve, elle est tout le temps en train de s'adapter, d'évoluer, jusqu'à la fin. C'est un personnage un peu 3D ! C'est ce que je trouve beau chez elle. On la ramène souvent à sa condition première. Elle est la fille d'un boucher et elle en est fière. Cette phrase qui revient un peu comme un leitmotiv où on dit d'elle qu'elle fille de boucher avec des rêves de bourgeoise montre toute la complexité de la trajectoire qu'elle essaie de faire, dans le sens où elle a des désirs, elle a sa condition sociale et en même temps, elle lutte un peu entre les deux. Elle se cherche.
Quand elle arrive dans ce pensionnat, elle a envie d'être domestique mais c'est par manque de connaissance. Je ne sais pas si elle a des rêves plus grands que de devenir domestique. C'est juste qu'on l'a chassée de chez elle. Elle essaie de survivre mais, petit à petit, le monde la rattrape un peu plus qu'elle. J'aime le fait qu'elle ne sache pas tout de suite ce que va être sa vie. Tout n'est pas tracé.
Le dispositif mis en place par Bérenger était particulier. Pour une comédienne, cela doit être un peu déstabilisant ? Comment fait-on ?
Souheila Yacoub : Je dirais qu'il y a eu un travail de recherche en amont, qui s'est prolongé pendant le tournage. On a ces images qui sont une référence avec lesquelles on doit dialoguer. Est-ce qu'on essaie de les imiter ? Est-ce qu'on essaie d'être contemporain pour les moderniser ? On n'est pas obligés de les copier. On essaie de travailler, de faire des choses très simples, d'être dans la pure incarnation, dans quelque chose de très naturaliste. On oublie complètement les caméras. On est capable d'avoir une sorte d'élan de vie.
Quand j'ai rencontré Berenger, il m'a montré un pré-montage déjà fait avec les archives qui ont ensuite évolué. Elles ne sont pas restées toutes telles quelles. Il y avait déjà toute l'idée du film et, moi, je devais remplir un peu les trous. Il y avait des petits dessins. On savait que le film était déjà fait. On devait juste correspondre aux archives. Il y avait tout le temps un champ-contrechamp. On voyait les images avant. Les gens qui étaient dans les archives, étant donné qu'ils ne connaissaient pas les caméras, avaient vraiment le réflexe de les regarder. Du coup, nous, acteurs, on se posait des questions : est-ce que l'on doit imiter un peu ce code de jeu, de malaise devant la caméra ? On joue, on ne joue pas ? Nous aussi, on se cherchait un petit peu.
Sur le plateau, on a testé plein de choses différentes. On était en recherche permanente. J'ai l'impression que ce film n'a jamais été parfait jusqu'à ce que l'objet soit fini. D'ailleurs, deux mois après la fin du tournage, on a dû partir au Brésil parce qu'il nous manquait des plans. Après, trois semaines plus tard, je suis revenue en studio pour refaire la voix off de Jeanne, vieille. En fait, c'était tout le temps du travail. C'était une aventure, interminable, mais dans le bon sens. C'était une aventure dans l'inconnu ; c'est aussi ce qui nous a donné envie de faire ce film.
En ce qui concerne le titre du film L'Age d'Or, doit-on y voir une référence au film de Bunuel, mais aussi à l'Age d'Or du cinéma ?
Bérenger Thouin : Oui, je voulais aborder la dimension historique de l'âge d'or du cinéma mais aussi la question de la modernité au XXe siècle. On commence dans un village, on traverse deux guerres, on finit à Orly.
L'Age d'Or, c'est une expression qui est aussi adaptée au personnage et qui fait lien entre cette grande Histoire qu'on traverse et le personnage qui est dans une fuite en avant permanente avec une espèce d'aspiration à trouver son endroit, son lieu, sa famille recomposée. Jeanne a une espèce d'objectif de bonheur d'endroit où elle serait bien. Céleste lui apporte une certaine fougue, une légèreté qu'elle n'avait pas au départ.
Dans le film, il y a une scène impressionnante, c'est celle de l'inondation de Paris. Comment l'avez-vous conçue ?
Bérenger Thouin : Cette scène, c'est un peu le cœur du film. Comme on avait ce matériau d'archives, on s'est dit qu'on avait le droit de traverser des événements spectaculaires, historiques, de rentrer dans l'histoire de France. Le fait que Paris soit inondée, peu de films peuvent le fabriquer. Ces images viennent remplir cette idée de spectaculaire. Et en même temps, il était absolument nécessaire que ce soit au service de notre récit : elles sont un moment charnière de la relation que Jeanne a avec Céleste. Elle décide de la suivre, de partir à l'aventure avec elle. Elles traversent Paris sous l'eau.
L'idée, c'était de faire se rejoindre l'émotion des personnages et l'émotion esthétique de ces images. On a fait tout un travail typiquement sur l'écrit. Il y a un mélange de toutes les techniques qu'on utilise pour entremêler tout ça : du champ-contrechamp, c'est-à-dire qu'on avait des plans d'archive et on a fait aussi des gros plans pour rentrer dans la séquence. On a utilisé un trucage sur un fond vert, ce qui nous a permis de mettre les comédiennes une fois dans une archive. On a aussi beaucoup joué avec le son. Tout d'un coup, on les fait exister au son, hors champ, sans les voir mais elles continuent à maintenir leur présence.
L'Age d'Or de Bérenger Thouin avec Souheila Yacoub, Yile Yara Vianello, Vassili Schneider, Pierre-Antoine Billon...au cinéma le 11 novembre





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