Interview du comédien Yannick Choirat
Du 3 au 6 novembre, Anthéa accueillera la nouvelle création de Zabou Breitman, Ne me libérez pas, je m'en charge. L'idée de ce spectacle coproduit par le théâtre d'Antibes est née du documentaire de Fabienne Godet sur Michel Vaujour, cet homme qui passa près de trente ans de sa vie en prison, et qui s'évada huit fois dont deux fois de façon spectaculaire en hélicoptère.
C'est Yannick Choirat que Zabou Breitman a choisi pour incarner – le mot n'est pas trop fort - Michel Vaujour. Seul sur scène, il raconte sa trajectoire, et dévoile sa personnalité complexe mais aussi ses fêlures.
Avant sa venue à Anthéa, le comédien nous a parlé de la pièce, de cet homme hors du commun qu'il a eu envie de rencontrer, mais aussi de Zabou Breitman qu'il retrouvera en tant que membre du jury des prochaines Rencontres Cinématographiques de Cannes qui auront lieu du 16 au 22 novembre.

Culture Net Info : C'est Zabou Breitman qui vous met en scène dans ne me libérez pas, je m'en charge. Vous aviez déjà travaillé avec elle il y a plusieurs années. Vous aviez tous les deux cette envie de vous retrouver sur un autre projet ?
Yannick Choirat : Plusieurs fois, on s'est croisés au théâtre ; elle est souvent venue me voir jouer avec Pommerat. La dernière fois qu'on s'est vus, on était spectateurs tous les deux, et c'est là où on s'est dit que ce serait bien qu'on bosse à nouveau ensemble. Et une semaine ou deux après, elle m'a envoyé le documentaire de Fabienne Godet : c'est comme ça qu'on a lancé le projet.
Quelles indications vous a-t-elle données pour incarner Michel Vaujour ?
Yannick Choirat : Elle voulait vraiment que je dise très précisément les mots de Michel. J'ai dû travailler ça comme de la musique. C'était un peu comme une partition. Après, on a beaucoup, beaucoup travaillé sur le fait de se l'incorporer, de l'incarner. On a essayé de s'approcher au plus près de ce qu'il est.
Au Théâtre de la Concorde à Paris où la pièce a déjà eté jouée, il est arrivé que des spectateurs, à un moment donné, pensent que j'étais Michel. C'était assez drôle. Ils demandaient : « Mais c'est lui, Michel Vaujour ? ». On se rapproche tellement de sa façon de parler dans quelque chose qui est de l'ordre de l'hyperréalisme que peut-être que certaines personnes peuvent parfois s'y tromper. J'ai pu le sentir sur certaines représentations par le fait d'avoir un public très attentif, et du coup, très respectueux, même sur les passages avec de l'humour.
Vous l'avez rencontré ?
Yannick Choirat : Bien sûr. C'était très important. C'est d'abord Zabou qui l'a rencontré. Elle lui a ensuite demandé si ça ne le dérangeait pas que je le rencontre moi aussi. Il a été très ouvert à la discussion. Cette démarche était vraiment très importante pour moi. Quand on s'empare comme ça de la vie de quelqu'un, de son expérience, c'était primordial qu'il ait confiance et que moi, je puisse lui expliquer un petit peu ce qu'on allait faire et comment on envisageait d'interpréter son histoire.
On a déjeuné ensemble. C'était en juin dernier. On a passé trois heures à discuter, à échanger. Pour moi, ça a été un moment très beau mais aussi fondateur parce que j'avais sa confiance. Donc, à partir de là, je pouvais me libérer.
Sa personnalité, son parcours sont fascinants...
Yannick Choirat : Ca fascine toujours, ce genre de parcours atypique, tellement dans la marge de ce qu'on peut vivre. Après, moi, j'avais vraiment envie de rencontrer l'homme. On a ri, on a discuté. C'est quelqu'un de très intense, Michel. Sans m'avancer trop, je pense qu'il a tellement gardé ses émotions pour lui qu'aujourd'hui, il libère tout. C'est très beau.
Pour vous préparer, vous-vous êtes contenté du documentaire de Fabienne Godet ou vous avez cherché à en savoir davantage sur Michel Vaujour ?
Yannick Choirat : Il a écrit plusieurs livres mais j'ai lu celui qui s'appelle L'amour m'a sauvé du naufrage. Il est très riche ; il m'a beaucoup aidé. Il raconte toute son histoire en 500 pages. Il y a beaucoup de détails sur son fonctionnement, sur ses évasions. Il se livre aussi beaucoup sur ses blessures d'enfance. On comprend, en filigrane, que son père était violent avec lui. Il a été placé chez sa tante. Se sentir rejeté quand on est enfant n'augure rien de bon pour la suite en général.
Dans le film La fille de l'air (sorti en 1992) avec Béatrice Dalle, le réalisateur Maroun Bagdadi avait surtout mis en avant le côté spectaculaire de son évasion de la prison de la santé, aidé par sa femme. Ce n'est pas cet aspect-là que développe la pièce...
Yannick Choirat : On traite très peu ce moment-là, mais beaucoup plus son introspection. Ce qui nous a intéressés, c'est comment il a vécu intimement l'enfermement et son besoin de se libérer perpétuellement. Michel a une personnalité tellement atypique ; il est à la fois très spirituel, et très concret, très terre-à-terre.
Ce n'est pas la première fois que vous interprétez un homme à la personnalité complexe, qui n'est pas un personnage de fiction. Qu'est-ce qui vous plaît dans ces rôles ?
Yannick Choirat : C'est un travail que j'aime beaucoup faire, parce que c'est un peu de l'archéologie : on essaye de comprendre ces personnes, comment elles ont fonctionné pour en arriver là, quels ont été les mécanismes qui les ont amenées à ce qu'elles ont fait. Dans le cas de Michel, il y a une histoire personnelle très forte, dès l'enfance. Ça s'entendait déjà dans le documentaire, mais dans le spectacle, on fait beaucoup entendre les origines de sa situation. Pour moi, ces spectacles sont très importants pour faire comprendre comment les déterminismes sociaux peuvent amener des gens à des catastrophes. On le voit avec l'actualité.
On vous verra bientôt dans le rôle d'un autre grand personnage, Charles Pathé. Ce sera dans la série Alice pour HBO Max, aux côtés de Bérénice Béjo....
Yannick Choirat : Ca a été une expérience formidable. C'était la première fois que je jouais en anglais. J'ai pris beaucoup de plaisir à la faire. Après, ce qui était très étrange, c'était de se doubler en français !
C'était assez dingue de jouer Charles Pathé. C'était un forain, qui vendait et achetait des phonographes et après des cinématographes dans les foires. Gaumont faisait des lentilles de caméras et des projecteurs ; c'était un ingénieur tandis que Pathé était un marchand. Il voulait faire des salles de cinéma. Ils avaient deux visions complètement différentes. C'est ce qui est beau dans la série. Alice Guy était partagée entre ces deux choses et à la fin. Je pense que c'est quand même la moindre des choses de redonner leur place à ces femmes qu'on a effacées de l'Histoire.
Avez-vous d'autres projets à la télévision, au théâtre, au cinéma ?
Yannick Choirat : J'ai joué dans le dernier film de Daniel Auteuil, La troisième Nuit qui sortira en janvier. Il y a aussi une série fantastique sur le hockey sur glace qui s'appelle L'autre fille. C'était assez fou comme expérience aussi. J'interprète un scientifique, un professeur qui a mené une expérience sur le ventre des femmes dans un laboratoire pharmaceutique. Mais cette expérience a dégénéré et il y a eu des effets secondaires sur les filles qui sont nées. On pourra voir la série sur France Télévisions l'année prochaine.
Et puis, au théâtre, on va reprendre Ca ira (1) Fin de Louis de Joël Pommerat.
Ne me libérez pas, je m'en charge, mise en scène de Zabou Breitman avec Yannick Choirat au théâtre Anthéa d'Antibes du 3 au 6 novembre.
Pour réserver : www.anthea-antibes.fr




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