Interview de Jean-Michel Jarre lors de la deuxième édition du WAIFF
- Laurence Ray
- 28 avr.
- 5 min de lecture
Il y a cinquante ans Oxygène, l'album mythique de Jean-Michel Jarre sortait et partait à la conquête du monde entier. Depuis, le pionnier de la musique électronique, toujours curieux et tourné vers l'avenir, a multiplié les projets, mettant les nouvelles technologies au service de sa musique. Invité de la deuxième édition du WAIFF qui s'est tenu à Cannes il y a quelques jours, Jean-Michel Jarre a vanté les mérites de l'intelligence artificielle, qu'il considère comme une véritable opportunité pour les artistes. Nous l'avons rencontré.

Culture Net Info : L'IA est devenue incontournable aujourd'hui, mais, pour certains, elle est une source d'inquiétude. Que leur diriez-vous pour les rassurer ?
Jean-Michel Jarre : L'IA est encore pleine de défauts. C'est le début d'une technologie qui n'est pas encore au point, qui est pleine de limitations, pleine d'accidents. Ca me rappelle, par exemple, le début du sampling dans la musique. On voit donc bien que les limites et les contraintes, sont à la base de la création.
Aujourd'hui, tout le monde parle de l'IA comme une sorte de danger pour la création, alors qu'en fait, c'est plus que jamais une opportunité, à cause aussi de ses défauts. Je m'en rends compte tous les jours. Je travaille sur plusieurs projets, sur le plan visuel et sur le plan musical. Ce qui est génial, ce sont tous les accidents qui arrivent, qui font des textures inattendues. Du coup, on passe du rôle de compositeur ou de réalisateur à un rôle de curateur de son propre travail. C'est-à-dire que quand on compose ou quand on écrit, on suit une idée qu'on essaie de réaliser de la meilleure manière possible. Avec l'IA, il y a un dialogue qui s'instaure, où, par rapport à l'idée qu'on a, on a plusieurs réponses. On peut choisir plusieurs voies. Je trouve que c'est complètement nouveau comme processus de création.
Culture Net Info : Le point de départ de la création reste toujours l'esprit humain...
Jean-Michel Jarre : Pour moi, le principe de l'IA, c'est de moissonner dans le big data. Lorsqu'une idée arrive, qu'elle soit musicale, cinématographique ou autre, elle surgit de manière mystérieuse, et on a envie de l'exploiter. Mais d'où vient-elle ? D'un processus de notre subconscient qui moissonne dans notre big data personnel, qui est notre mémoire, notre culture, notre environnement, nos amis, et donc tout ce qui fait notre bagage émotionnel, intellectuel...
Par conséquent, l'IA, pour moi, devient une sorte de muse, d'assistante, de collaboratrice à bras multiples, qui décuple son travail de recherche au niveau du quotidien. Ensuite, il faut savoir aussi s'en sortir pour pouvoir l'utiliser. Pour les concerts que je vais cette année, j'ai réalisé la totalité de la scénographie moi-même. Je revendique tout à fait que c'est quelque chose de totalement personnel, qui me ressemble et qui ressemble à ce que je voulais faire dès le départ.
Culture Net Info : Vous avez toujours fait preuve d'innovation. A Cannes, à l'occasion du Midem en 2024, vous aviez donné un concert immersif....
Jean-Michel Jarre : Je pense que c'est la technologie qui dicte les styles, et ce n'est pas l'inverse. Il y a deux confusions qui sont faites par rapport à la technologie. Un, la technologie est neutre, c'est celui ou celle qui est derrière cette technologie qui décide de ce que va être le résultat, et c'est la même chose pour l'IA que pour un synthé ou pour une caméra. Et deux, la technologie aussi dicte les styles, c'est-à-dire que c'est parce qu'on a inventé le violon que Vivaldi existe, parce qu'on a inventé la caméra, qu'on a Lelouch ou Tarantino... Donc, on voit bien qu'aujourd'hui, l'IA va créer les genres de demain, le hip-hop de demain, le rock de demain. Le cinéma de demain va être évidemment généré, pas seulement par des algorithmes, mais par la technologie elle-même qui va nous faire découvrir d'autres manières de nous exprimer.
Culture Net Info : En dépit de toutes les prouesses technologiques, ce que recherche le spectateur reste l'émotion...
Jean-Michel Jarre : Exactement ! Au fond, ce sont toujours les émotions qu'on essaie d'exprimer : notre rapport à la solitude, à la mort, à l'amour, à la compétition. Ce sont des émotions qui sont intemporelles. Et simplement, les artistes utilisent la technologie de leur époque pour être en phase avec la société dans laquelle ils se trouvent. Avant-hier, c'était avec le pinceau. Hier matin, c'était avec l'appareil photo et la caméra. Hier soir, c'était l'ordinateur, et aujourd'hui, c'est l'IA. Ce n'est pas l'IA qui est responsable de l'émotion ou du manque d'émotion du résultat. C'est celui ou celle qui est derrière l'IA, comme derrière un pinceau ou derrière une caméra. La caméra n'est pas responsable du résultat du film, ou du fait de savoir si vous allez rire ou pleurer. C'est celui ou celle qui est derrière la caméra. C'est exactement la même chose par rapport à l'IA.
Culture Net Info : Pensez-vous que les festivals de cinéma, comme le Festival de Cannes par exemple, devraient s'ouvrir davantage à l'IA ?
Jean-Michel Jarre : C'est amusant de voir à quel point les secteur du cinéma et de la musique sont conservateurs. Le progrès, plus vite on l'embrasse, plus vite on l'explore et on l'exploite, plus vite on peut éventuellement en combattre les effets négatifs. Interdire l'IA dans un festival, c'est un peu comme si on interdisait d'utiliser tel type de caméra. Encore une fois, avec l'IA, c'est le résultat qui compte. La morale et la création sont deux choses différentes. Moi, je suis un voleur. Je vole tout ce que je regarde, tout ce que je lis, tout ce que je vois. Et pour moi, l'IA est une muse, une collaboratrice, comme je le disais, une assistante. Et c'est ça qui est important. Qu'est-ce qui fait l'originalité d'un artiste ? C'est sa singularité, c'est le fait qu'il a approché un certain nombre de choses d'une manière spécifique qui ne sont qu'à lui. Maintenant, effectivement, l'IA va permettre de faire du faux Taylor Swift, du faux, du faux Gainsbourg. Mais les faussaires existaient déjà à l'époque de Vermeer et Renoir. Donc, pour moi, ça n'est pas un sujet.
Culture Net Info : Vous pensez donc que les artistes doivent s'emparer de l'IA ?
Jean-Michel Jarre : Aujourd'hui, je pense qu'il est urgent d'embrasser cette technologie. On est déjà très en retard quand on voit que les Chinois ont décidé cette année d'enseigner l'IA dans les écoles primaires. Au Conservatoire de Musique de Pékin, il y a un département qui s'appelle Musique, IA et Neurosciences. On apprend l'IA comme un nouveau solfège. On voit bien le décalage.
Refuser une technologie qui est déjà là, c'est une erreur énorme. Si on veut combattre une technologie parce qu'on pense qu'elle est néfaste, il faut la connaître. On ne peut pas la rejeter sans la connaître. C'est ridicule. On prend beaucoup de retard par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Je pense que là, il faut adopter ce que j'appellerais la stratégie du corsaire, c'est-à-dire aller prendre ce qu'on nous a fait. Pendant des années, il y a eu un transfert de technologie par exemple entre l'Europe et la Chine. Aujourd'hui, il faut faire l'inverse. Il faut aller en Chine et reprendre les technologies, quitte à passer des partenariats avec eux.
Au début de l'imprimerie, certaines personnes au Vatican étaient foncièrement contre le fait que l'imprimerie puisse se développer, parce que ça voulait dire partager le savoir, partager la connaissance. Chaque fois, les technologies que les humains ont développées vont plutôt vers une démocratisation du savoir, des outils culturels, plutôt que l'inverse. Ce qui est formidable dans l'IA dont on ne parle pas beaucoup, c'est le formidable outil de démocratisation que ça va devenir, dans des pays émergents, des pays qui n'ont pas beaucoup de moyens. Je prends par exemple certains pays d'Afrique, où des gens peuvent demain faire un film avec très peu de choses. Et donc, de la même manière que l'informatique a permis d'un seul coup de composer, d'enregistrer, de produire, de mixer, de distribuer sa musique depuis sa chambre à coucher à travers l'ordinateur, l'IA va permettre de faire la même chose aussi pour le cinéma et pour la musique, donc il faut plutôt s'en réjouir !




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