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Les Roches Rouges au cinéma : interview du réalisateur Bruno Dumont

Laurence Ray
il y a 8 minutes
4 min de lecture

Après France et L'Empire, Bruno Dumont a décidé de filmer à hauteur d'enfants et c'est dans le Sud qu'il a posé ses caméras. Dans Les Roches Rouges, tourné en cinq semaines dans le massif de l'Estérel et plus particulièrement du côté d'Anthéor, il suit deux bandes de jeunes enfants, pendant quelques jours. C'est l'été et ils s'amusent à sauter des rochers. Ils font aussi du quad, prennent le train, se disputent, font l'apprentissage de l'amour, de la jalousie : ils vivent tout simplement.


Lors du dernier Festival de Cannes, le film avait été présenté à la Quinzaine des cinéastes. La semaine dernière, Bruno Dumont était de retour sur la Côte d'Azur. Accompagné de quelques-un(e)s de ses très jeunes comédien(ne)s, il a présenté Les Roches Rouges au cinéma Rialto de Nice avant sa sortie en salles le 23 septembre. Nous l'avons rencontré.


Bruno Dumont au cinéma le Rialto de Nice pour présenter son film Les Roches Rouges
Bruno Dumont au cinéma Le Rialto de Nice

Pourquoi avez-vous voulu tourner dans le Sud ?


Bruno Dumont : Pour France, j'avais déjà tourné des scènes dans l'Esterel. J'avais trouvé ce lieu formidable. Voir des enfants sauter des rochers, ça m'avait beaucoup plu. Comme j'avais envie de tourner avec des petits, je voulais quelque chose de très, très simple. Cette espèce de rivalité, à qui va sauter le plus haut, je trouvais ça très bien.


Vous avez tourné avec des enfants. Comment les avez-vous dirigés ?


Bruno Dumont : Quand j'ai découvert Géo, il avait trois ans, et, quand il a tourné, il en avait cinq. Quand je l'ai rencontré à 3 ans, j'ai vu que je ne pouvais pas tourner avec lui, parce que c'était un enfant et qu'il n'écoutait absolument pas ce que je lui disais. J'ai assez vite vu la limite de la direction d'acteurs. Normalement, j'aurais dû renoncer mais je ne l'ai pas fait. C'était à moi de trouver le fil. Quand j'ai revu le petit garçon qui allait interpréter Géo, j'ai vu qu'il avait changé. La petite fille qui joue Eve était très timide mais je trouvais ça très bien. Quand je lui demandais si elle avait vraiment envie de tourner, elle me répondait toujours oui. Sur le tournage, elle s'est libérée. Je tourne souvent avec des gens un peu timides et je m'aperçois qu'ils se libèrent en jouant.


Je me suis adapté à ces enfants qui ne parlaient pas beaucoup. C'est moi qui ai fait le chemin vers eux et non pas qui eux qui ont fait le chemin vers moi. J'ai vraiment adapté les scènes à leur univers. Mon scénario était un peu plus élaboré mais j'ai vu que je ne pouvais pas : ça ne m'a pas posé de difficultés de m'adapter. On tournait deux à trois heures par jour. Bien évidemment, les enfants n'ont jamais sauté haut. Je ne les ai pas mis en danger. Le miracle du cinéma, c'est de faire croire que c'est vrai.


Pourrait-on dire que ce film est une sorte de conte ?


Bruno Dumont : Dans les années passées, les enfants, étaient comme ça. On n'est pas loin de la vérité dans le film. C'est aujourd'hui que le monde est faux. Le monde d'aujourd'hui n'est pas le vrai monde : il est aseptisé, hyper protégé. On vit dans un monde où on n'accepte pas de prendre des risques.


Avant, on acceptait de voir au cinéma des enfants qui volent. Dans le film Jeux interdits, ça ne posait pas de problèmes. De nos jours, on ne pourrait pas faire un tel film. Ça ne sert à rien de filmer de gentils petits enfants. Je pense qu'aujourd'hui le cinéma a une vocation très éducative, très normative, très conventionnelle. Pour moi, le cinéma n'est pas là pour ça. Au contraire, il est là pour purger la nature humaine, pour apporter au spectateur des épreuves, des catharsis, et lui montrer des choses où les gens ne sont pas forcément formidables. Je pense que tout cela a des vertus très grandes sur le spectateur. C'est ce que je fais au cinéma depuis La vie de Jésus.



Dans le film, les adultes, contrairement aux enfants, sont un peu déphasés...


Bruno Dumont : Je pense que les adultes sont à côté de la plaque. Je ne suis pas quelqu'un de pessimiste sur le monde, mais je voulais retrouver la force de l'enfance. Parce que cette enfance, on l'a toujours. En tout cas, moi, je l'ai en moi. Ce n'est pas parti. Il y a quelque chose de très libre, de très joyeux, qu'on a toujours en nous et qui doit nous donner la force de vouloir ça pour nos enfants. Ce n'est pas un film qui est nostalgique. C'est un film qui montre plutôt le monde comme il devrait être avec les enfants.


Vous avez eu des difficultés pour financer le film en France et vous avez dû faire appel à des fonds étrangers. Comment l'expliquez-vous ?


Bruno Dumont : Aujourd'hui, en France, les scénarios sont souvent cousus d'avance. Il faut qu'on ait des enfants modèles. Ce n'est pas mon sujet. Dans le film, les enfants volent, font du quad. Ils ne sont pas comme il faut qu'ils soient. On n'a pas eu du tout d'argent public français. Ce n'est pas un film français. En 6 mois, on a réussi à avoir des financements américains, mexicains, italiens, espagnols, portugais, et un peu français avec la distribution des films du Losange.

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